Le médecin Jean-Paul Fortin était accompagné de son épouse pour son témoignage dans le cadre du recours collectif contre l'abbé Paul-André Harvey et le Diocèse de Chicoutimi.

« Il était déprimé, mais il n'était pas question de sexe »

Le docteur Jean-Paul Fortin n'était pas au courant de la déviance sexuelle de l'abbé Paul-André Harvey. Lorsqu'il s'est adressé à l'évêque Marius Paré, en février 1969, il voulait davantage dénoncer le climat tendu au presbytère Sainte-Cécile de Kénogami.
À l'occasion d'une procédure judiciaire inhabituelle, Ad futuram memoriam (la mémoire du futur), le médecin aujourd'hui âgé de 85 ans a été interrogé pendant deux heures sur ses relations avec l'ancien vicaire de la paroisse de Kénogami.
Lundi après-midi, la juge Sandra Bouchard, de la Cour supérieure du Québec, chambre civile, s'est déplacée dans une salle de l'hôtel Delta, à Jonquière, afin d'entendre le témoignage du médecin.
Les avocats impliqués dans cette affaire cherchent à savoir si les propos tenus dans la lettre à monseigneur Paré le 22 février 1969 visaient les problèmes sexuels du vicaire.
Dans le document, le docteur laissait voir que l'abbé Harvey vivait une période difficile, qu'il était malheureux et qu'un repos lui serait salutaire.
Mais le témoin ne se souvenait plus avoir écrit à l'évêque. Il s'en est rappelé lorsque la lettre lui a été montrée en 2012 par une journaliste. Et il n'avait pas, non plus, en mémoire la réponse rédigée par l'évêque Paré. La lettre lui a été exhibée, lundi, par Me Estelle Tremblay, qui représente les intérêts de l'Évêché de Chicoutimi.
« J'ai vu l'abbé Harvey à trois reprises comme patient à mon bureau, en 1968 et 1969. Il n'a jamais été question de sa déviance sexuelle. Mon épouse et moi avons appris ça par les journaux (lorsque les accusations ont été déposées en janvier 2012). Nous avons été très surpris. Nous ne nous attendions pas à ça », a d'abord indiqué M. Fortin, en réponse aux questions de Me Bruce Johnston, de l'Association des jeunes victimes de l'église.
Il a rédigé la lettre à la demande de l'abbé Harvey.
Le docteur voulait alors aviser l'évêque de l'ambiance tendue au presbytère Sainte-Cécile entre le vicaire Harvey et le curé Alfred Girard. Celui-ci était reconnu pour son caractère bouillant.
« Je croyais que monseigneur pourrait comprendre ce qui se passait. Il y avait de plus en plus de malaises. J'avais mentionné qu'il pourrait se produire des choses irréparables si rien n'était fait. Je regrette avoir écrit ça. Je n'aurais pas dû, mais à l'époque, je craignais que l'abbé Harvey change d'emploi ou qu'il puisse avoir des idées suicidaires. Il était déprimé, mais il n'était pas question de sexe », a poursuivi l'octogénaire.
Dans la réponse de monseigneur Paré, l'évêque confirmait que l'abbé Harvey était au repos et que les problèmes de la paroisse étaient connus. Paul-André Harvey a été muté à une autre paroisse à son retour de congé. Le vicaire et le médecin ne sont pas revus.
Me Estelle Tremblay (avocate de l'Évêché de Chicoutimi) était accompagné d'Émilien Dumais (Diocèse de Chicoutimi) afin d'en apprendre davantage sur le dossier Paul-André Harvey.
Le docteur a questionné ses deux filles
« Lorsque j'ai appris les gestes sexuels de l'abbé Harvey, j'ai demandé à mes deux filles si elles avaient été agressées par le vicaire. Elles m'ont dit que non et que s'il avait essayé, elles l'auraient battu. »
Le docteur Jean-Paul Fortin n'a pas perdu un seul instant après avoir pris connaissance des accusations d'abus sexuels de Paul-André Harvey pour s'enquérir de la situation auprès de ses enfants (il a aussi eu quatre garçons).
Le médecin de famille se souvient de l'arrivée de l'abbé Harvey à l'église Sainte-Cécile en 1965. Comme les fenêtres de son bureau donnaient directement sur le presbytère, le docteur Fortin apercevait régulièrement le vicaire en train de prendre une marche.
L'abbé Harvey est allé lui rendre visite à quelques reprises, durant son passage à Kénogami.
« Je l'ai vu trois fois. Je n'ai plus aucun dossier médical et je ne crois pas en avoir eu un sur l'abbé Harvey. Tout ce dont je me souviens, c'est qu'il n'a jamais été question des histoires de sexe avec le vicaire. Jamais je n'ai pu me douter qu'il avait une déviance. Rien ne pouvait m'indiquer que c'était le cas », a-t-il précisé à une question de Me Estelle Tremblay.
Suzanne Tremblay, l'une des victimes de l'ancien curé, croit que le docteur Fortin a livré un témoignage honnête. « Le docteur Fortin était considéré. Il a été honnête dans son témoignage. Je ne sais pas s'il était au courant (agissements de l'abbé), mais toute la population le savait », a résumé Mme Tremblay.
La procédure Ad futuram memoriam se poursuit mardi après-midi au Palais de justice de Chicoutimi. L'évêque à la retraite Jean-Guy Couture viendra témoigner à son tour.
Celui qui a été à la tête de l'église régionale de 1983 à 1997 viendra dire si les dirigeants du Diocèse de Chicoutimi avaient été mis au courant des agissements de l'abbé Harvey. Monseigneur Couture a toujours nié que les autorités avaient été avisées.
Résumé des faits
L'abbé Paul-André Harvey a été accusé d'abus sexuels au début de l'année 2012. Trois plaignantes ont alors porté plainte officiellement. Le nombre est passé à 16 et à 39 dans les semaines suivantes.
L'homme d'Église a plaidé coupable en juin 2015 d'avoir abusé sexuellement de 39 victimes de huit à dix ans entre 1963 et 1987, alors qu'il était prêtre dans différentes paroisses du diocèse de Chicoutimi, notamment à la paroisse Sainte-Cécile de Kénogami.
L'abbé a été condamné à six années d'emprisonnement en septembre 2015.
À la suite de cette décision du tribunal, un recours collectif de 14 millions de dollars a été intenté contre l'abbé Harvey et la Corporation épiscopale catholique romaine de Chicoutimi. Depuis, le nombre de plaignantes est passé de 39 à plus de 60.
L'enjeu est important. La compagnie d'assurance estime que le Diocèse de Chicoutimi n'est assuré que pour deux millions de dollars pour l'ensemble de ses commettants et des fabriques, alors que la Corporation épiscopale catholique romaine de Chicoutimi croyait être assurée pour beaucoup plus.