Le policier Maxime Gobeil a eu besoin de trois heures de témoignage pour raconter les cinq secondes les plus difficiles de sa vie.

Il croyait être vu et entendu

Le policier Maxime Gobeil, de la Sûreté du Québec, était convaincu que la victime, qui conduisait le véhicule qui se trouvait à la sortie du motel Saint-Michel, à Dolbeau-Mistassini, l’avait vu. Il était certain qu’il ne traverserait pas le boulevard de Quen au moment de son passage.

À la sixième journée de son procès pour conduite dangereuse causant la mort, le patrouilleur de 12 années d’expérience a raconté au juge Pierre Simard, de la Cour du Québec, le triste épisode de l’après-midi du 18 juillet 2015.

Le matricule 12363 ne s’est jamais rendu à Sainte-Jeanne-d’Arc, dans le secteur sud de la MRC de Maria-Chapdelaine, pour un cas de violence conjugale. À la hauteur du motel, une résidence pour personnes âgées, il a frappé de plein fouet le véhicule conduit par Georges Martel, qui était accompagné de sa conjointe, Louiselle Laroche, et la mère de celle-ci, Cécile Lalancette. Les trois personnes, qui se rendaient dans un salon funéraire, sont mortes à la suite de l’impact survenu à haute vélocité (140 km/h dans une zone de 50 km/h).

Le sergent Alain Brassard avait affecté Gobeil au secteur de Dolbeau-Mistassini en matinée et dans le secteur sud (Péribonka, Sainte-Jeanne d’Arc, etc.) en après-midi. Il lui avait assigné le véhicule semi-banalisé noir de la SQ.

Cette journée-là, Maxime Gobeil entend l’appel de détresse de la dame qui est victime de violence conjugale. Elle dit vouloir protéger son bébé de deux mois alors que son conjoint venait de défoncer une porte pour entrer dans la maison, a-t-elle rapporté.

Maxime Gobeil a passé près de trois heures à la barre des témoins pour raconter «les cinq plus difficiles secondes de sa vie de policier».

« Je sais qu’il y a un danger et que la sécurité des gens est en jeu. Je sais aussi que j’ai une bonne distance à parcourir, de 20 à 25 kilomètres, et que je dois me déplacer le plus rapidement possible », a-t-il mentionné.

Il a quitté le poste de police et a roulé à bonne vitesse dans le secteur industriel, gyrophares intérieurs et sirène allumés. Il s’est arrêté au feu rouge au coin de la 8e avenue et du boulevard Wallberg, et a continué son chemin, car les automobilistes lui cédaient le passage, même s’il était au volant d’un véhicule noir.

Après avoir ralenti sur le pont du secteur de Mistassini et sur le boulevard Panoramique, il a emprunté le boulevard de Quen. Jusqu’à la rue de l’Église, il se devait d’être prudent, car les manoeuvres de dépassement étaient impossibles.

« En me dirigeant vers Sainte-Jeanne-d’Arc, à environ 175 mètres, j’ai bien vu un véhicule dans le stationnement du motel Saint-Michel. Il ne bougeait pas, car il ne pouvait s’engager étant donné que d’autres véhicules arrivaient.

« Lorsque je suis arrivé à la hauteur du motel, j’étais à environ 100-125 mètres, j’étais convaincu qu’il m’avait vu et entendu. Il ne bougeait pas. J’étais certain qu’il ne sortirait pas. Malheureusement, ce n’est pas ce qui s’est produit. Il était trop tard. La distance entre nous était trop courte et je ne pouvais pas éviter l’impact, malgré une manoeuvre vers la gauche », a raconté l’agent, qui a dit être en contrôle de son véhicule.

Dans un contre-interrogatoire serré mené par Me François Godin, de la Couronne, le policier Gobeil a précisé qu’il était bien visible, même s’il était derrière le volant d’un véhicule noir monochrome.

« J’étais visible, car dès le départ du poste de police, les automobilistes m’ont vu, entendu et cédé le passage. Les gyrophares (à l’intérieur) et la sirène fonctionnaient. Je sais que c’est ma responsabilité de gérer l’environnement. Et selon la situation, je me dois d’être attentif. C’est ce que j’ai fait », estime l’agent.

Questionné à savoir ce qui pressait tant de se rendre sur place étant donné que deux de ses collègues étaient en direction, le policier Gobeil a parlé de l’urgence de la situation, de la sécurité de la dame et de son enfant. « J’ai pensé que l’on devrait faire une arrestation et qu’il serait plus facile de la faire à trois. J’ai roulé vite en raison de la situation, pas pour faire une course », a conclu M. Gobeil.

Me Nadine Touma, de la défense, et l’instructeur de l’ENPQ, Yves Bissonnette, ont discuté du témoignage de celui-ci au procès du policier Maxime Gobeil.

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UNE CONDUITE ADAPTÉE AUX CONDITIONS

En regardant haut et loin devant lui, en balayant du regard le paysage environnant, en s’assurant d’être vu et en prévoyant une issue de secours, le policier Maxime Gobeil a respecté et suivi les principes enseignés à l’École nationale de police du Québec (ENPQ) de Nicolet.

Instructeur en conduite de véhicule automobile à l’ENPQ et expert, Yves Bissonnette a confirmé au tribunal que le patrouilleur de la Sûreté du Québec (SQ) a appliqué ce qui lui a été appris.

« Il a respecté les principes de conduite en situation d’urgence. Chaque fois que ça se produit, un policier doit se ménager une issue advenant un événement imprévu. Dans le cas de l’accident du 18 juillet 2015, il l’a fait, car il a tenté une esquive vers la gauche. Il a vu qu’aucun véhicule n’arrivait en sens inverse et il a tenté le coup. »

« Mais en raison de la distance trop courte, il n’a pas eu le temps. La collision était inévitable », a précisé M. Bissonnette.

Celui-ci croit que l’agent a bien adapté sa conduite aux conditions. Il n’a pas forcé qui que ce soit à se tasser vers le côté, il a dépassé selon les règles et de manière sécuritaire, dit-il, en se basant sur les témoignages entendus au procès.

« Tout a été fait en conformité. Le patrouilleur était en contrôle de son véhicule. Quant au fait qu’il ne regarde pas l’odomètre, c’est logique, car il doit regarder à l’extérieur pour voir ce qui se passe », a admis l’instructeur de l’ENPQ.

Ce dernier a confirmé au tribunal que le véhicule semi-banalisé noir est moins visible que les voitures de patrouille conventionnelle, mais que lorsque les lumières d’urgence sont allumées et que la sirène fonctionne, ce n’est plus le cas.

Contre-interrogé par Me François Godin, de la Couronne, à savoir si la vitesse atteinte par Maxime Gobeil était enseignée à l’école de police, M. Bissonnette a mentionné que non, car il n’était pas en mesure de fixer une vitesse pour un événement en particulier.

« Mais on sait que les policiers ont le droit de rouler au-delà des limites de vitesse dans des situations d’urgence. »

Quant à savoir si le policier devait tenir compte des intersections et de la piste cyclable, l’instructeur a ajouté que le patrouilleur n’avait pas à s’arrêter sur le boulevard de Quen. « Il n’avait pas d’arrêts à faire et il avait priorité. »

« Connaissez-vous l’article 345 du Code de la sécurité routière? », a demandé Me Godin au témoin.

« Oui. Un policier ne peut dépasser dans une courbe ou à une intersection », a répondu M. Bissonnette.

Le procureur de la Couronne a rappelé que le témoin Gilles Simard avait mentionné que le dépassement s’était fait à une intersection, ce qui a fait dire à Me Nadine Touma, en défense, que le témoignage n’était pas aussi clair.

« À savoir s’il a contrevenu à l’article 345, il faudrait voir où exactement le dépassement s’est fait », a poursuivi l’instructeur de l’ENPQ.

La Couronne a aussi voulu savoir si le policier Gobeil aurait dû freiner lorsqu’il a aperçu le véhicule des victimes dans le stationnement. M. Bissonnette a précisé que ce n’est pas ce qui est enseigné dans la conduite d’urgence.

Les plaidoiries devraient se faire mercredi, à commencer par la défense.