Sabrina Ouellette et Kelli Martel ont même bravé le froid en passant la nuit devant la boutique.

«C'est un moment historique»

TROIS-RIVIÈRES — Quand Renaud a allumé un joint en face de la succursale trifluvienne de la Société québécoise du cannabis (SQDC), sur la rue des Forges, mercredi, la foule d’une centaine de personnes qui attendaient pour entrer s’est mise à l’acclamer et à l’applaudir. «Je ne pensais pas vivre un moment comme celui-là aujourd’hui», a-t-il mentionné.

Pour la plupart de ces consommateurs  de cannabis, l’inauguration de cette boutique représentait bien plus que l’ouverture quelconque d’un nouveau commerce. Pour eux, c’est une journée à marquer d’une pierre blanche. Ils n’ont maintenant plus à se cacher.

«Ça représente la fin d’être jugé comme un criminel parce que je consomme une plante qui est consommée depuis des milliers d’années», note Louis-Paul Rioux, 20 ans. «C’est la fin de ma vie de criminel», souligne François, qui a préféré ne pas révéler son nom de famille. «Je suis venu pour marquer le pas. C’est quand même relativement historique», a-t-il ajouté.  

«La société vient d’avancer», se réjouit Martin Morin, 41 ans. «Je me suis dit que c’était une première et que je voulais en faire partie (...) Je ne suis pas sûr que tous ces gens ici sont des criminels et des mauvaises personnes. Je pense que c’est une très bonne chose qu’on ait la liberté de fumer une plante qui n’est pas diabolique à mon sens», explique Philippe Marceau.

Certains étaient là aussi par curiosité. «Je suis venu voir la nouvelle machine à sous du gouvernement», a lancé Michel Vincent, 42 ans. «C’est pour voir la qualité du produit, les sortes de produits. Mais de là à en prendre une habitude. On va voir», mentionne Jean-François Manseau.

Dire que l’inauguration a été fort courue est un euphémisme. Tout au long de la journée, un minimum de 100 personnes faisaient le pied de grue le long de cette bande commerciale. En soirée, elles étaient encore plus nombreuses.  En mi-journée, certaines tablettes étaient déjà vides.

À l’ouverture des portes à 10 h, une centaine de clients faisaient la file. Un gardien de sécurité les faisait rentrer une vingtaine à la fois. Avant de les faire entrer, il a fait part de ses directives. «C’est comme le Boxing Day», a-t-il expliqué. En effet, il y avait autant de monde qu’au Boxing Day. Et plusieurs personnes étaient visiblement heureuses de vivre ce moment. Souvent quand des clients sortaient avec leur petit sac brun indiquant qu’ils venaient de faire des achats, ils étaient accueillis par les applaudissements de ceux qui attendaient encore. L’ambiance était festive. «Nous y sommes. C’est le début de l’an 0. Alléluia!»,  a lancé un homme dans la cinquantaine, qui se prenait en selfie avec un ami devant la succursale. 

Il y avait des personnes de tous les âges dans cette file d’attente et de tous les styles. André Grenier était avec sa conjointe Hélène Houle. «Je pense que c’est une journée historique aujourd’hui. On vient voir les produits qu’ils ont à offrir. (...) On va savoir ce qu’on va fumer», se réjouit M. Grenier, en préférant ne pas révéler depuis combien de temps il consomme. «Ça fait assez longtemps quand même», a-t-il précisé en pointant ses cheveux gris. 

LA NUIT À LA BELLE ÉTOILE

Deux jeunes femmes ont même bravé le froid en passant la nuit devant la boutique. Elles étaient sur place dès 23 h 30. Question de vivre pleinement cet événement. «On voulait être les premières à entrer. C’est un moment historique. C’est un grand jour», affirme Sabrina Ouellette, 24 ans. «On s’est dit que si on voulait être les premières, il fallait être motivées et arriver d’avance», rigole Kelli Martel, 24 ans. 

À l’instar de plusieurs, la légalisation du cannabis a une grande signification pour elles. «Officiellement, on n’est plus des criminelles parce qu’on fait quelque chose qu’on aime et qui nous fait du bien», note Mme Martel.

Et comment s’est passée cette nuit à la belle étoile? «Il a fait frette», lance en riant Mme Ouellette. Elles ont passé le temps en lisant, en jasant et en consultant leur téléphone. Mais aussi en fumant un petit joint… «Après minuit c’était légal alors on a fumé. Mais on a respecté les règles de l’art. On a attendu minuit et on a fumé à 9 mètres des portes», mentionne Mme Ouellette.

Avant l’ouverture des portes, elles étaient fébriles. «Les cinq dernières minutes ont été plus longues que toutes les autres heures», a lâché Mme Martel juste avant de pénétrer dans la boutique.

Elles ont apprécié ce qu’elles ont vu. «C’est très bien organisé. Les conseillers savent vraiment bien répondre à nos questions, nous informer autant des risques que du potentiel de l’herbe qu’on va acheter», dit Mme Ouellette. «J’ai été plaisamment surprise. Les prix sont dans une gamme respectable pour la qualité du produit. Il  y a beaucoup de détails sur ce qu’on achète. Les conseillers sont très aidants», ajoute Mme Martel.

DES VOISINS COMPRÉHENSIFS

Si la file était d’une centaine de personnes à 10 h, elle était toujours aussi longue sur l’heure du midi. Et vers 16 h, il y avait encore plus de monde. Le stationnement de cette bande commerciale était bondé. Et la file d’attente bloquait les portes de certains commerces. Si des commerçants semblaient plutôt outrés, dont une dame qui a préféré ne pas commenter, la plupart se montraient plutôt conciliants en mentionnant que la situation allait probablement se normaliser au fil des jours.

 «On ne s’attendait pas à ça, alors on est très surprise ce matin. Le seul problème c’est qu’il n’y a plus de stationnements. Il va falloir engager un gardien de sécurité pour le stationnement pour les premières semaines le temps que la cohue se termine», croit Sandra Larochelle, gérante chez Chocolats Favoris. «C’est sûr que c’est la première journée. Je ne pense pas que ça va être comme ça tous les jours. Dans une semaine, ça va se stabiliser. C’est un peu comme le Boxing Day», illustre Michael Bourgeois, serveur chez Hama Sushi. «On espère que ça ne sera pas éventuellement comme ça tous les jours. On comprend qu’aujourd’hui c’est le lancement. Mais c’est sûr que c’est problématique que la file soit devant notre commerce», souligne Cynthia Gobeil-Desrosiers, gérante de SaladeSalad.

Cindy Pellerin, gérante de chez Kandju, croit même que la SQDC pourrait créer un achalandage accru pour les commerces avoisinants. «On va avoir plus de monde, plus de clients.»