Actuellement, 80 % des 60 millions de bocaux de cornichons vendus chaque année en France viennent d’Inde, et 20 % des pays de l’Est.

Le cornichon français sur la voie de la résurrection

PARIS - Le cornichon français, quasiment éradiqué par l’économie de marché mondialisée au profit des cornichons indiens, a entamé une lente résurrection rendue possible par un pacte unissant des agriculteurs, un industriel et des distributeurs.

Il y a 25 ans, des cornichons étaient produits en France, mais comme il n’est possible d’y faire qu’une seule récolte par an, quand en Inde on peut en faire trois, «progressivement les industriels de l’époque sont allés se fournir en Inde. Les producteurs français n’avaient plus de débouchés et la culture a disparu», raconte à l’AFP Emmanuel Bois, directeur général de Reitzel, l’entreprise franco-suisse à l’origine du projet.

Actuellement, 80 % des 60 millions de bocaux de cornichons vendus chaque année en France viennent d’Inde, et 20 % des pays de l’Est. Reste une production anecdotique et artisanale écoulée dans les boutiques de luxe.

Mais depuis 2016, Reitzel tente de ressusciter la filière de façon «durable donc rentable», en passant des accords avec des agriculteurs français, s’engageant à leur acheter un certain volume de cornichons à un certain prix. Et de l’autre côté de la chaîne, en passant des accords avec certains distributeurs pour assurer la vente de ces cornichons un peu plus onéreux.

Dans ses deux usines françaises, d’où sortent 25 millions de pots par an, Reitzel va produire en 2017 400 000 bocaux de cornichons venant des exploitations de cinq agriculteurs qui ont tenté l’aventure, contre 110 000 en 2016.

«Mes parents en faisaient»

«Moi tout seul, je n’aurais pas pu commercialiser les cornichons et Reitzel cherchait des producteurs qui connaissaient déjà un peu cette culture», raconte Olivier Corbin, l’un des agriculteurs en contrat avec l’industriel. «Mes parents en faisaient, donc je connais cette culture-là», explique-t-il à l’AFP.

Mais s’il s’est lancé, c’est parce qu’il «avait une garantie derrière : Reitzel s’est engagé sur un prix et un volume minimum récolté».

Et l’engagement va plus loin : «Nous avons pris sur nous de les assurer, s’il n’y a pas de cornichons produits, ils ne perdent pas d’argent», assure M. Bois.

L’année dernière, en raison des inondations en juin, «j’ai perdu pas loin de 50 % de la récolte», raconte M. Corbin, et Reitzel «a remboursé ce qu’on avait mis pour mettre en place la culture et un petit plus pour valoriser le temps de travail», assure-t-il.

En aval de la chaîne, «l’opération n’aurait pas été possible sans l’appui des distributeurs. Dès la première année, nous avions un accord avec Intermarché, Carrefour et Monoprix qui ont accepté de prendre les deux produits qu’on proposait», estime M. Bois.

Or les cornichons sont très chers à récolter et, «avec des agriculteurs payés le juste prix, il faut des volumes, donc des produits, vendus à des prix acceptables», selon l’industriel.

«Enjeu éducatif»

Quand 1 kilogramme de cornichons venu d’Inde arrive à l’usine au prix de 1 euro, les cornichons français sont eux à 5 ou 6 euros le kg.

«Mais si le bocal était vendu 6 fois plus cher, on ne le vendrait jamais, donc on a baissé notre marge et fait bénéficier les agriculteurs français de notre productivité», indique M. Bois.

Résultat, les prix des cornichons français en rayon sont un peu plus élevés que ceux des cornichons indiens, mais ne sont pas pour autant multipliés par six.

Pour Reitzel, cette opération reste donc un défi : «si on n’a pas de volume, on est mort, car les frais fixes sont importants», mais aussi une fierté : «ça montre ce qu’est la philosophie de la boîte», raconte son directeur général.

Et Reitzel France, qui a réalisé un chiffre d’affaires de 34 millions d’euros en 2016, ne manque pas d’ambition : «aujourd’hui, avec les cornichons français, on flirte avec 1 % du marché et l’ambition est d’atteindre 10 % dans une dizaine d’années», en doublant chaque année la production, selon le directeur général.

Mais derrière cela, il y a un «enjeu éducatif, il faut faire comprendre la différence aux consommateurs qui achètent de façon mécanique».