Les pêcheurs connaissent de bons succès depuis l’ouverture de la saison.

Indices d’un cycle éperlan-ouananiche modifié au lac Saint-Jean

Les observations et les principaux indicateurs tendent à démontrer que le cycle historique éperlan-ouananiche, qui causait des fluctuations importantes dans le succès de pêche sur le lac Saint-Jean, est chose du passé.

Les chiffres de la montaison 2019 à la passe migratoire de la rivière Mistassini, qui sert de base depuis le début des années 1970, constituent le premier signe d’une modification du cycle. En date de lundi matin, 713 poissons ont été dénombrés par les techniciens, pour une projection moyenne de 848 poissons.

Cela signifie qu’au moins 1251 géniteurs remonteront l’Ashuapmushuan, 449 la rivière aux Saumons et 477 la rivière Métabetchouane. Ce nombre est particulièrement élevé, si l’on tient compte de la qualité de la saison de pêche constatée jusqu’à maintenant.

« Les pêcheurs ont obtenu de très bons succès dès l’ouverture dans les secteurs de Val-Jalbert et de Chambord. La ouananiche n’a pas cessé de mordre depuis. On aurait pu avoir une montaison moins abondante en termes de chiffres, mais on est en augmentation par rapport à l’an dernier », explique le biologiste et directeur de la Corporation LACtivité pêche (CLAP) Lac-Saint-Jean, Marc Archer.

Observations préliminaires

Tout n’est pas coulé dans le béton, toutefois. La science repose sur des données probantes et pour le moment, les observations sont préliminaires. Il faudra encore quelques années pour être en mesure de conclure avec plus de certitude sur le succès des solutions mises en place pour tenter d’écrêter le cycle proie-prédateur.

Plus de 700 poissons ont été dénombrés depuis le début de la saison de montaison à la passe migratoire de la rivière Mistassini.

« On sait tous que le facteur limitatif pour la ouananiche au Lac-Saint-Jean est la disponibilité des stocks d’éperlans quand les saumoneaux arrivent en lac. Les 25 îlots de pierre que nous avons construits à la sortie de la rivière Mistassini, dans la zone de l’île aux Pins, ont maintenant trois ans », précise le biologiste.

Il enchaîne en expliquant que « les capteurs d’oeufs placés en 2018 et en 2019 confirment que les îlots sont utilisés par les éperlans. Il faut une autre année d’observations pour démontrer avec certitude que ces structures jouent bien leur rôle. »

L’autre indice qui amène le directeur général de la CLAP à se réjouir est l’état des îlots de pierre. La crue printanière transporte des volumes de sable importants dans la rivière Mistassini. Il y avait donc un risque important d’ensablement des îlots au printemps, mais des vérifications faites à l’aide d’une caméra submersible confirment que les îlots sont dans le même état qu’à leur construction.

Le portrait actuel de la ouananiche au Lac-Saint-Jean incite le directeur de la CLAP à soulever de nouvelles questions sur le modèle scientifique élaboré au fil des ans pour en arriver à une gestion plus pointue des stocks. Au nombre des outils, le comité scientifique a utilisé l’ouverture printanière hâtive de la pêche, l’augmentation du quota de deux à trois saumons par jour par pêcheur ainsi que la pêche à la mouche en rivière.

« Notre modèle de gestion, qui avait pour cible de 300 à 500 ouananiches à la passe migratoire de Mistassini, a été établi avant l’implantation des 25 îlots de pierre pour tenter d’améliorer le succès de la fraie de l’éperlan. Il est possible que notre cible de gestion ne soit plus adaptée avec la nouvelle situation », reprend Marc Archer.

Le directeur de la CLAP ne cache pas qu’il y a une seconde phase d’îlots dans les plans. Un autre réseau de 25 structures est envisagé afin de faire des gains additionnels pour l’éclosion des oeufs d’éperlan, et ainsi augmenter les stocks pour la ouananiche.

En plus de constituer la nourriture de base pour la ouananiche, l’éperlan fait également partie de l’alimentation du doré. Les actions prises pour supporter le saumon auraient également des avantages pour le doré, qui est tout aussi prisé par les pêcheurs en raison de la qualité de sa chair.

Le biologiste Marc Archer dirige la Corporation LACtivité pêche (CLAP) Lac-Saint-Jean.

«DES COÏNCIDENCES HEUREUSES», DIT SIROIS

Le directeur de la Chaire sur les espèces aquatiques exploitées de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), Pascal Sirois, concède qu’il y a, en ce moment, « des coïncidences heureuses » dans l’écosystème de la ouananiche du lac Saint-Jean, lesquelles ne permettent cependant pas d’établir des conclusions scientifiques sur la réussite potentielle de ce projet de 20 ans.

Le biologiste, qui dirige les travaux de recherche depuis la fin des ensemencements, rappelle que l’idée de base était d’éliminer les chutes de stocks et d’en arriver à une pêche moyenne avec des années supérieures en termes d’abondance. Cette abondance se traduit généralement dans le succès de pêche.

« Ça fait plusieurs coïncidences heureuses, réitère Pascal Sirois, lorsque lui sont soumis le succès de pêche et les chiffres sur les montaisons. On ne peut pas tirer de conclusion. Ça va prendre plusieurs années de données pour en arriver là. »

Pascal Sirois opte plutôt pour un rappel historique selon lequel les paradigmes ont changé au Lac-Saint-Jean. 

Désormais, tous les intervenants s’entendent pour dire que le facteur limitatif était la disponibilité énergétique pour le saumon (éperlan).

« Ç’a accentué les problèmes quand on a mis un terme aux ensemencements. L’arrêt des ensemencements a permis que l’on rétablisse petit à petit le cycle naturel proie-prédateur. Depuis maintenant trois ans, des actions ont été posées pour augmenter les stocks d’éperlans avec les aménagements pour améliorer le succès de la fraie de l’éperlan », récapitule le professeur de l’UQAC.

Le chercheur ne peut toutefois pas avancer un pourcentage d’amélioration de la fraie. 

Néanmoins, à partir du moment où les oeufs ont plus de chances de survie, il y a une augmentation des stocks : « Au moins 95 % des oeufs d’éperlan qui tombent sur le sable vont mourir. Si on augmente le taux à 10 ou 15 % de survie, ça fait déjà une bonne différence. »

Dans le cas spécifique du lac Saint-Jean, il faut parler de millions d’éperlans pour constituer les stocks afin de supporter les saumoneaux qui dévalent les rivières.

Pour ce qui est du modèle de gestion idéal, qui faisait état de 300 à 500 géniteurs dans la passe migratoire de la rivière Mistassini, Pascal Sirois considère qu’il sera effectivement temps d’analyser cette évaluation. 

Il considère nécessaire de vérifier ces modèles tous les dix ans afin de tenir compte des nouvelles réalités.

Le biologiste ne rejette pas non plus l’idée de prolonger le réseau des structures rocheuses pour augmenter le succès de la fraie de l’éperlan. 

Les recherches réalisées sur les caractéristiques biologiques du lac Saint-Jean confirmaient la capacité du plan d’eau à supporter des stocks beaucoup plus importants de ouananiches.

Dans l’immédiat, le directeur de la chaire doit discuter avec la Corporation LACtivité pêche Lac-Saint-Jean de la suite à donner à l’article scientifique de 57 pages qui permettait d’établir que le lac Saint-Jean est considéré comme un joyau mondial pour la ouananiche de grande taille. 

Le professeur aimerait une large diffusion de l’article traduit en français ou d’un résumé de l’article scientifique, ce qui permettrait à la population de bien saisir l’importance de cette communication scientifique.

La passe migratoire de la rivière Mistassini sert de base pour les observations depuis le début des années 1970.

Grosses prises

Les pêcheurs sont nombreux à rapporter des prises de ouananiches de 15, 16 et 17 pouces. Il s’agit de ouananiches qui ont passé une année en lac après la dévalaison des rivières. Leur grand nombre dans les captures confirme qu’elles ont accès à une nourriture abondante. L’abondance des saumons de cette taille laisse présager une autre bonne saison de pêche l’an prochain puisqu’ils profiteront encore des stocks d’éperlans, à moins d’un événement naturel incontrôlable.

Moins de permis

Le gouvernement du Québec observe, depuis quelques années, une diminution de la vente des permis pour les activités de chasse et de pêche. La CLAP Lac-Saint-Jean constate aussi cette désaffection, malgré la qualité de la pêche. L’organisme avait enregistré une baisse d’efforts de pêche et de ventes d’accès quotidiens après la saison record de pêche au doré en 2012. Selon son directeur, Marc Archer, les pêcheurs de ouananiches, en raison du succès, maintiennent l’effort de pêche en ce moment.

La pêche à la mouche populaire

La popularité de la pêche à la mouche en rivière ne se dément plus. Pour la présente saison, les pêcheurs avaient la possibilité de réserver deux journées sur trois rivières où cette activité se pratique, au lieu de trois journées, comme c’était le cas jusqu’en 2018. La CLAP a pris cette décision afin de permettre à un plus grand nombre d’adeptes de la pêche à la mouche d’avoir accès à cette activité. Les séjours de pêche sont attribués pendant l’hiver après un tirage au sort. Les amateurs sont de plus en plus nombreux à s’inscrire à ce tirage annuel