Marc-André Bédard
Marc-André Bédard

Il y a 40 ans, les Québécois votaient Non

«Le soir du 20 mai 1980, quand le résultat a été connu, ç’a fait très mal. Aujourd’hui, je peux le dire pour l’avoir vécu de façon assez intense, ç’a fait mal pendant longtemps.»

Marc-André Bédard assistait impuissant, le soir du 20 mai 1980, à l’échec d’un rêve qu’il caressait depuis 20 ans en tant que militant souverainiste actif. Tout ce travail de conviction et de mobilisation était rejeté par 60 % des Québécois.

«Heureusement, avec toute l’équipe que nous avions dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, nous avons obtenu l’approbation de la population par une marge de 40 % plus élevée que le résultat national. C’était un certain baume pour l’équipe en place», relate l’avocat chicoutimien et ministre responsable de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean au sein du gouvernement Lévesque. Une victoire régionale qui n’aura toutefois pas réussi à apaiser la dure réalité du rejet de la souveraineté par une majorité de Québécois.

«Ayant milité depuis le début des années 1960 avec beaucoup de conviction et d’espoir, le soir du référendum, je n’ai pas besoin de dire que d’être obligé de constater que l’objectif n’était pas atteint et de réaliser qu’il serait plus difficile de parvenir à l’idéal de l’indépendance du Québec, ç’a été pour moi un coup dur. Et je peux le dire avec l’âge, ça fait mal longtemps.»

Ce sentiment de douleur face au résultat référendaire a aussi été amplifié par un autre phénomène, qui caractérisait bien l’époque, avec l’élection d’un gouvernement souverainiste le 15 novembre 1976.

«C’est de l’émotion aussi pour moi encore aujourd’hui parce que quand on parle de cette période, sur le plan de la société québécoise, c’était mobilisant. Les citoyens réclamaient à juste de titre des réformes sur les plans social et économique. Le mouvement des femmes se faisait entendre de plus en plus et on avait une grande volonté de la population pour avoir plus de probité dans l’action politique et le financement après tous les scandales. Avec toute cette effervescence, il y avait beaucoup d’attentes et au coeur de ces revendications, il y avait le Parti québécois et René Lévesque, celui qui était le porteur de tout ce mouvement», analyse M. Bédard.

Un pas

Le compagnon de route de René Lévesque aurait aimé un résultat bien différent lors de cet exercice démocratique historique, mais en retire tout de même une certaine satisfaction. Le Québec, envers et contre tous, avait établi le principe qu’il pouvait décider de son avenir au sein du Canada.

«On a quand même perdu en 1995», soupire celui qui a été un fidèle collaborateur de René Lévesque.

Plusieurs ont tenté d’expliquer la défaite du 20 mai 1980 par certains événements. On a pendant un certain temps mis l’échec sur le compte de la déclaration de la ministre Lise Payette avec la fameuse controverse sur les Yvette. Marc-André Bédard rejette catégoriquement cette évaluation du résultat référendaire. Il n’a pas non plus tenté de trouver des coupables ou de faire des reproches puisque, selon ses propres dires, tous les ministres étaient farouchement engagés dans la bataille référendaire et chacun croyait fermement en la capacité du Québec de devenir un pays.

«Quand on repense à cette campagne, c’est assez évident que la raison pour laquelle nous avons perdu le référendum est la peur. On ne se battait pas contre un parti politique. On se battait contre la peur; la peur du changement. Nous avons été confrontés à cette réalité pendant toute la campagne et nos adversaires le savaient bien. Ils n’ont jamais cessé d’utiliser cet argument», reprend le politicien à la retraite qui nourrit toujours les mêmes convictions souverainistes pour le Québec.

«On le voit bien à l’heure actuelle avec la pandémie de la COVID-19, enchaîne M. Bédard. Les gens ont peur et sont inquiets. Ils ont peur des changements que nous n’aurons pas le choix de faire puisque ça va nous être imposé. Au référendum, ce n’était pas pareil. Les gens pouvaient choisir. Ils ont refusé le changement.»

La victoire du Oui dans la région n’a pas été un accident de parcours dans le contexte référendaire de 1980, croit l’ex-ministre de la Justice. Le vote de 60 % a été obtenu au terme d’une solide campagne qui reposait sur des alliances entre le Saguenay et le Lac-Saint-Jean alors que le Parti québécois contrôlait les comtés de Dubuc, Jonquière et Lac-Saint-Jean avec son député et tribun exceptionnel Jacques Brassard et, évidemment, Chicoutimi, le fief du leader régional.

«J’ai développé des liens avec des militants partout dans toute la région à partir des années 1960», se rappelle Marc-André Bédard. En plus de l’appui de la députation péquiste, M. Bédard pouvait compter sur des politiciens municipaux souverainistes, comme Gabriel Fortin à Alma et Francis Dufour à Jonquière, qui ont participé activement à cette campagne.

Un bon gouvernement

Le gouvernement péquiste avait mis les chances de son côté en respectant son programme politique et la formation souverainiste comptait sur le respect de ses engagements pour aller plus loin dans la mise en place de son programme : «Nous avions pris comme engagement de former un bon gouvernement. On l’a fait avec les nombreuses réformes comme la protection du territoire agricole, le financement des partis politiques, la Loi 101, le ‘’déclubage’’ (création des zecs) et plusieurs autres. Notre deuxième engagement était de tenir le référendum et c’est ce que nous avons fait.»

Les lendemains du référendum n’ont pas été de tout repos au sein de la formation souverainiste. Les péquistes ont été reportés au pouvoir facilement en 1981. Malgré cette victoire, le second gouvernement Lévesque a été confronté à une récession et avant la fin de ce second mandat, il a vu partir ses ténors alors que le ministre de la Justice était hospitalisé et incapable d’intervenir auprès de ses collègues.

On sent très bien que 40 ans plus tard, Marc-André Bédard n’a pas changé d’idée sur la souveraineté du Québec, qu’il juge nécessaire. Aurait-il fait les choses autrement? Il hésite avant de répondre pour finalement admettre que le gouvernement péquiste aurait dû être plus actif sur la promotion de la souveraineté afin de dissiper les peurs au sein de la population.