Gilles Turgeon a volé 1000 heures à bord de ce AWACS lorsqu’il était posté en Allemagne.
Gilles Turgeon a volé 1000 heures à bord de ce AWACS lorsqu’il était posté en Allemagne.

Gilles Turgeon a été les yeux des pilotes de CF-18

Normand Boivin
Normand Boivin
Le Quotidien
Gilles Turgeon n’a jamais piloté d’avions de chasse. Mais toute sa vie, il a été les yeux de leur pilote.

Le Jonquiérois de 53 ans tirera dans trois ans sa révérence alors qu’il atteindra 35 années de services dans l’Aviation royale canadienne. Ses dernières années, il les écoule à la base de l’OTAN de Torrejon, une banlieue de Madrid. C’est ce poste de surveillance de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) qui a détecté, la semaine dernière, le Sukoi SU-27 russe qui approchait des frontières de la Roumanie. L’avion a été escorté par les pilotes de l’Escadron 433 de Bagotville basés à Constanta, sur les bords de la mer Noire, sans incident.

« Ils ne sont pas bien méchants, mais ils viennent souvent se promener comme ça pour tester nos limites et notre rapidité d’intervention », commentait l’adjudant-maître Turgeon, que nous avons rejoint en Espagne mercredi. Il connaît bien ce petit jeu de cache-cache avec les Slaves, car en plus de ses 17 années à Bagotville, il a oeuvré sur plusieurs bases de l’OTAN en Europe et du NORAD (Défense aérospatiale de l’Amérique du Nord) en Amérique du Nord. Un travail qui lui a permis de vivre deux crises internationales importantes : le 11-Septembre 2001 et la fin du régime de Mouammar Kadhafi en Libye.

Radars et contrôle aérien

À Bagotville, en 1988, l’adjudant-maître Turgeon a commencé à travailler au 12e Radar, ce qu’on appelle le radar mobile qu’on peut déployer en mission. Déployé sur les monts Valin, il permet aux « Aerospace Control Operators » comme Gilles Turgeon de diriger les pilotes de chasse quand ils s’entraînent au nord de la région. Il est important que les pilotes de CF-18 apprennent à travailler avec ces contrôleurs tactiques, car ils peuvent les diriger sur des cibles trop loin pour les radars embarqués à bord des avions.

En 1997, ces contrôleurs tactiques ont été fusionnés avec les contrôleurs aériens qui gèrent le trafic militaire et civil dans les environs de la base de Bagotville et c’est en tant que contrôleur qu’il a vécu le 11-Septembre 2001.

« J’arrivais tout juste de mon congé de paternité. Après l’attentat des deux tours du World Trade Center, le NORAD a décidé de fermer tout l’espace aérien. Il fallait que les avions atterrissent au Canada, car plus personne ne pouvait survoler le territoire américain. Il y en a qui ont atterri à Gander (Terre-Neuve, la base la plus à l’est du Canada) et ici à Bagotville », se remémore-t-il, sans oublier que les CF-18 canadiens étaient prêts à intervenir si des avions civils avaient refusé d’obéir aux ordres des contrôleurs.

AWACS

Le départ de Bagotville, en 2007, pour la base de l’OTAN de Geilenkirchen avec femme et enfants fut une belle expérience familiale, car on y retrouvait pas moins de 120 familles canadiennes. Mais surtout, ce fut un baptême du feu. Car cette fois, c’est du haut des airs que le Saguenéen a veillé à la paix dans le monde.

Le dernier positionnement du Jonquiérois Gilles Turgeon est au COAC de Torrejon, près de Madrid.

Cette base accueille les AWACS (Airborne Warning And Control System), ces gros avions de transport modifiés accueillant un immense radar à leur sommet. En volant à 30 000 pieds, ces radars ont une portée incroyable (un secret bien gardé) pour la surveillance du ciel et ils ont la capacité de se déplacer sur les théâtres d’opérations.

C’est ainsi qu’au printemps 2011, Gilles Turgeon a guidé les attaques des CF-18 canadiens qui ont bombardé la Libye, mettant fin au règne du dictateur Kadhafi.

« On passe notre carrière à nous entraîner pour ces événements-là. Je n’ai pas eu la chance de participer beaucoup à des déploiements opérationnels, mais quand tu es dedans, ça fait réfléchir. On voit les drames immenses qui arrivent », dit-il.

L’adjudant-maître a volé 1000 heures en AWACS. « J’ai été chanceux, car avec l’OTAN, les vols sont moins longs qu’avec les Américains. Mon vol le plus long a été de 12 heures. Mais habituellement, j’ai fait des vols de six à huit heures. C’est comme aller au bureau, mais assis à 30 000 pieds. »

Après un dernier séjour de cinq ans au 12e Radar à Bagotville, la petite famille s’est retrouvée pour le NORAD à Seattle, dans l’État de Washington, dont la mission est de surveiller tout l’espace aérien de l’Ouest des États-Unis. L’Est est sous la responsabilité d’une base jumelle à New York et le Canada, au nord, du centre de North Bay.

C’est là que Gilles Turgeon fut témoin d’un événement inusité, le 10 août 2018.

Tout le monde se souvient du mécanicien de 29 ans qui avait volé un Dash-8 Q400 à l’aéroport de Seattle et fait des manoeuvres acrobatiques pour lesquelles l’appareil fabriqué par Bombardier n’est pas conçu, avant de s’écraser au sol.

« Nous avions fait décoller deux chasseurs (F-15) de la base de Portland (Oregon) pour l’intercepter. Puisqu’il ne voulait pas atterrir et était suicidaire, notre mission dans ce temps-là est de préserver la vie des gens au sol. Alors les pilotes manoeuvrent pour le pousser hors des zones habitées. Il a fini par s’écraser dans une zone déserte. »

Gille Turgeon et Annie Thomas devant la maison qu'ils louent à Madrid.

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DES PROJETS BOUSCULÉS PAR LA COVID-19

Arrivé en Espagne il y a un an avec sa conjointe Annie Thomas, fille du bien connu Jos Thomas, qui fut longtemps «Monsieur motoneige» dans la région, Gilles Turgeon n’a pas profité longtemps des beautés locales.

En effet, le pays fut l’un des plus durement touchés par la pandémie de COVID-19. Les règles de confinement ont été sévères, mais les travailleurs du CAOC (Combine Air Operations Center) ont des tâches essentielles. De plus, oeuvrant dans un environnement top secret, pas question de faire du télétravail.

« Pour limiter les risques, on a réduit les effectifs. Moi, par exemple, je travaillais une semaine sur trois. J’avais un laissez-passer, au cas où la police m’arrêterait. Mais je n’ai pas beaucoup de chemin à faire, puisque je ne suis qu’à 10 minutes de mon travail. »

Évidemment, pas question de faire du tourisme. Annie, qui ne travaille pas, restait à la maison et c’est lui qui faisait les courses.

Pendant le court répit estival avant l’arrivée de la deuxième vague, ils ont pu faire un peu de tourisme, mais pas question de quitter le pays. Ils ont dû, à regret, annuler leur voyage au Québec pour voir leurs deux filles en juillet. « C’est la première fois que je suis déployé sans elles. Elles n’ont plus l’âge de suivre. Heureusement, on a finalement pu faire venir la plus jeune de 19 ans, mais ce fut compliqué. Il n’y avait pas de vol sur Madrid et il a fallu passer par le Portugal, mais ce fut quand même agréable », dit-il.

Surveillance

L’OTAN a des stations de radars sur tout le territoire européen qu’il a divisé en deux zones de surveillance. Le nord relève de l’Allemagne et le sud, incluant la Roumanie, la Slovénie, l’Italie et la partie sud de la France, du CAOC de Torrejon.

L’adjudant-maître Turgeon s’occupe encore des AWACS, mais ne monte plus à bord. Il prépare les ordres de mission, les « Air Tasking Orders », lorsqu’ils partent patrouiller le ciel. Une fonction qui lui convient, car avoir volé 1000 heures dans ces appareils lui suffit.

Lorsque son affectation prendra fin en 2023, l’heure de la retraite aura sonné pour le Jonquiérois qui ira retrouver ses filles établies à l’extérieur de la région.