Gérard Bouchard.

Fichier BALSAC: Gérard Bouchard a marqué son époque

La création du fichier des populations BALSAC au début des années 70 sous l'impulsion de l'historien Gérard Bouchard constitue un tournant dans le monde des sciences sociales au Québec et même dans le monde, alors que la communauté scientifique assistait à la création d'un outil d'analyse des sociétés dont personne ne pouvait soupçonner l'importance.
La sociologue Danielle Gauvreau de l'Université Concordia a fait partie de l'équipe BALSAC immédiatement après son doctorat.
Les organisateurs du colloque Explorer le social. Au passé et au présent, du biologique au symbolique, en l'honneur des travaux de l'historien originaire de Jonquière pouvaient difficilement lancer les discussions par un autre sujet que le fichier des populations. Il s'agit de la fondation sur laquelle repose la carrière à travers laquelle Gérard Bouchard s'est évertué à décortiquer, sur des bases scientifiques, la construction sociale du Québec des régions et des campagnes.
La sociologue Danielle Gauvreau de l'Université Concordia a fait partie de l'équipe BALSAC immédiatement après son doctorat. Elle a cru opportun de citer quelques statistiques pour bien faire comprendre la dimension de cette banque de données unique pour les chercheurs qui s'intéressent aux populations. 
Le ficher BALSAC comprend 660 000 actes de baptêmes, mariages et sépultures. Ces données mises en contexte permettent donc de reconstituer fidèlement l'histoire de pas moins de 125 000 familles sur le territoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean entre 1842 et 1971. De plus, dans la seconde phase de dépouillement, 2,2 millions d'actes de mariage couvrant le territoire québécois jusqu'en 1962 ont été ajoutés au ficher de base. Tout ce travail a débuté par le dépouillement des actes d'une quinzaine de paroisses de la région.
« Le résultat de BALSAC est devenu une infrastructure de recherche extrêmement riche et ayant peu d'équivalents dans le monde. Il s'agit d'une base de données pouvant servir à toutes sortes de recherches historiques dans un éventail de disciplines allant des sciences humaines aux sciences sociales et de la santé », a indiqué l'anthropologue.
En créant ce fichier, Gérard Bouchard a d'une certaine façon fait de « l'histoire utile » si l'on considère qu'il est devenu un outil de recherche « interdisciplinaire » à une époque où cette notion n'avait pas encore fait son entrée dans les universités.
« Il y a un élément d'interdisciplinarité. Non seulement entre sciences sociales, mais aussi avec les sciences de la santé avec le virage explicitement génétique au milieu des années 1980 et problématique des maladies héréditaires : les gènes se déploient au gré des individus qui migrent et qui se reproduisent selon des paramètres spécifiques à chaque population », a ajouté la chercheuse, non pas sans souligner une très grande cohérence dans ce projet porté par la vision de Gérard Bouchard.
Danielle Gauvreau a fait des travaux en démographie. Le fichier BALSAC est devenu au fil du temps un outil important pour cette discipline. La chercheuse a expliqué avoir elle-même eu recours au ficher de l'UQAC pour vérifier certains constats dans des travaux afin de déterminer si un comportement dans une région se reproduisait ailleurs à la même époque. Les tendances se confirment.
Le géographe Marc Saint-Hilaire de l'Université Laval a également travaillé dans l'équipe de Gérard Bouchard à l'époque des fameuses cartes perforées qui servaient à construire la banque de données. Il a fait ressortir que le fichier BALSAC a surtout permis de faire un portrait biologique assez précis d'une population. Ce qui n'empêche pas les chercheurs d'aller plus loin avec les mêmes données et même de faire des évaluations économiques à partir de certains éléments.
Le fichier a toutefois permis d'avoir une idée sur la répétition professionnelle de la population, puisque des éléments dans les fiches portaient sur le travail des gens.
L'anthropologue Danielle Gauvreau a fait ressortir de sa communication le caractère « vulgarisateur » du professeur à la retraite. Gérard Bouchard est intervenu régulièrement dans le débat public en faisant référence à ses travaux pour expliquer des phénomènes.
Le colloque se poursuit aujourd'hui à l'UQAC avec l'important volet de la Commission Bouchard Taylor.
Le sociologue Pierre-André Tremblay est l'un des organisateurs du colloque.
Un professeur hors norme
Le professeur à la retraite Gérard Bouchard est de loin l'intellectuel qui a le plus fait circuler le nom de l'UQAC dans les cercles scientifiques à l'extérieur de la région et partout dans le monde avec les nombreux travaux qu'il a dirigés et principalement la création du fichier des populations BALSAC.
L'historien a officiellement pris sa retraite en janvier. Il n'est donc pas surprenant que l'UQAC et cinq autres partenaires, dont le Centre interuniversitaire d'études québécoises (CIÉQ), lui consacrent un colloque de deux jours où des professeurs et chercheurs d'universités québécoises et françaises se penchent sur son oeuvre.
Le professeur de l'UQAC Pierre-André Tremblay, l'un des quatre membres du comité organisateur et scientifique de l'événement, explique que le moment était venu de souligner l'apport exceptionnel de Gérard Bouchard en raison de la particularité de sa carrière et surtout du très large spectre que ses travaux ont permis de couvrir au cours des 30 dernières années.
« M. Bouchard a débuté sa carrière à partir de recherches sur les familles et ce qu'elles léguaient par actes notariés dans le cadre de sa thèse de doctorat en France. Il est revenu à Chicoutimi et a repris la même idée, mais en constituant une banque de données à partir des actes de décès, de mariage et de baptême », résume le professeur.
Tout en menant des travaux de haut niveau, qui ont rapidement été reconnus partout dans le monde, Gérard Bouchard s'est avéré un entrepreneur hors du commun. Tout au long de sa carrière, il a dirigé des équipes de chercheurs, géré des millions de dollars pour différents projets de recherche tout en réussissant à captiver l'intérêt des organismes subventionnaires pour des travaux dans le domaine des sciences sociales.
« On le sait très bien, ici à l'UQAC, il y a des chercheurs dont les travaux peuvent rapporter beaucoup d'argent avec les brevets comme c'est le cas pour le laboratoire du givre. Gérard Bouchard a réussi à attirer l'attention et conserver l'intérêt des organismes subventionnaires pendant toutes ces années en démontrant le sérieux de ses travaux, alors qu'il était évident qu'ils ne rapporteraient pas autant d'argent que ceux menés dans d'autres domaines. C'est une grande réussite », reprend le sociologue.
L'exemple qui illustre le mieux la renommée du chercheur est sans doute celui du fichier des populations de l'église mormone dans la région de Salt Lake City dans l'Utah. Pierre-André Tremblay rappelle que les mormons possèdent le plus important fichier populationnel au monde pour des raisons religieuses. Ils ont en bonne partie constituée ce fichier à partir du modèle développé par les membres de l'équipe de Gérard Bouchard.
Il est aussi important pour les organisateurs du colloque de permettre aux professeurs et chercheurs de saisir toute l'influence que Gérard Bouchard ait pu avoir sur leur carrière. Ces influences varient d'une période à l'autre selon la nature des travaux de l'historien.