Roger Blackburn
Le Quotidien
Roger Blackburn

Émile «a choisi l’aide personnelle à mourir»

CHRONIQUE / Malgré la douleur associée au suicide de leur fils Émile, mort à 25 ans le 10 février dernier, Hélène Nadeau et Marc-André Perreault, de Jonquière, ont accepté de faire don de son cerveau à la Banque de cerveaux Douglas-Bell Canada à des fins de recherches.

« On n’a pas hésité un instant. Quand le téléphone a sonné, le lendemain du décès d’Émile, une dame d’une extrême douceur et pleine de gentillesse de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, a demandé notre consentement pour le prélèvement du cerveau de notre fils. J’ai dit : “Donnez-moi un instant.” J’en ai parlé à Hélène et la réponse a été immédiate », me raconte le père d’Émile.

Hélène Nadeau et Marc-André Perreault ont fait don du cerveau de leur fils Émile à la Banque de cerveaux du Québec à des fins de recherches sur la santé mentale.

J’ai rencontré le couple autour de sa table de cuisine, cette semaine. « On ne savait pas qu’il existait une banque des cerveaux de personnes décédées à la suite d’un suicide, mais j’ai reçu le don d’un rein par le passé et nous sommes très sensibilisés au don d’organes. Si le cerveau d’Émile peut contribuer à des avancées sur les recherches en santé mentale, ce sera sa façon de contribuer à améliorer les connaissances dans ce domaine », fait valoir Hélène Nadeau.

L’institut Douglas a des règles d’étiques et de confindentialité très strictes dans la gestion de sa banque de cerveaux.

Recherches en santé mentale

« C’est le Bureau du coroner [du Québec] qui informe l’Institut Douglas des cas de suicide pour que les responsables puissent contacter les familles afin d’obtenir leur consentement », évoque Marc-André Nadeau.

Dans un document explicatif de sept pages, l’institution informe les familles sur la démarche scientifique et les objectifs poursuivis depuis les années 80.

Des chercheurs de partout dans le monde ont accès aux données de la Banque de cerveaux du Québec.

Ainsi, on a informé le couple, entre autres, que les tissus cérébraux du cerveau d’Émile seront conservés à la Banque de cerveaux du Québec, du Groupe McGill d’études sur le suicide, au Centre de recherche Douglas. Le document explique en détail comment se fait la collecte et l’entreposage, la politique de confidentialité et quels types de recherches sont faits.

« Une partie du cerveau est congelé et distribué en petite lamelle à des chercheurs partout dans le monde et l’autre moitié est conservée dans le formol », fait savoir le père d’Émile, qui a pu voir des photos de cette banque de cerveaux dans un reportage publié dans le magazine Urbania ce mois-ci.

Les cerveaux sont prélevés au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale et sont en partie congelés, selon un protocole précis, et conservés à -80 degrés Celsius.

« La prévention de l’acte suicidaire est un grand défi auquel doivent faire face les professionnels de la santé mentale. Au cours des dernières années, après l’analyse d’un grand nombre de données, il est apparu de plus en plus évident que les personnes qui commettent un suicide présentent une certaine diathèse (prédisposition inhérente), dont une partie provient de facteurs biologiques, incluant le portrait génétique », peut-on lire dans le document de l’Institut Douglas.

Mal de vivre

« Émile souffrait de dysthymie, le mal de vivre. Depuis l’âge de 5 ans qu’il parlait de s’enlever la vie. Quand le policier a frappé à la porte et qu’il m’a dit “Il faut qu’on se parle”, je me doutais bien de ce qu’il allait nous annoncer », rapporte Marc-André Perreault.

Les tissus cérébraux peuvent servir à toute la communauté scientifique internationale.

Hélène Nadeau me remet le texte hommage que Marc-André Perreault a écrit pour les funérailles de son garçon. « Émile a le coeur léger, j’en suis certain. Il a choisi l’aide personnelle à mourir… et nous respectons son choix. Avez-vous déjà eu le mal de vivre ? Juste une heure, une journée, une semaine ? Émile avait ce mal de vivre à temps plein. Imaginez le calvaire ! Émile était atteint de dysthymie : un mal de vivre chronique », peut-on lire au début de l’hommage, lequel souligne le courage de ce jeune homme qui a combattu ce mal de son mieux.


« Les intervenants avaient plusieurs questions concernant son enfance, son adolescence, sa vie sociale, ses amis et ses comportements. Ce fut difficile sur le plan émotif. Ça chamboule de revenir sur le passé. »
Hélène Nadeau
Les chercheurs doiuvent utiliser un protocole de recherche approuvé par le Comité d’éthique de la recherche de leur institution.

« Même si nous sommes très impliqués dans la cause des dons d’organes et que nous n’avons pas hésité à permettre le prélèvement du cerveau de notre fils, nous avons tout de même vécu toute une gamme d’émotions. Un mois et demi après le suicide d’Émile, l’Institut Douglas a communiqué avec nous par téléphone pour qu’on leur raconte la vie d’Émile. Les intervenants avaient plusieurs questions concernant son enfance, son adolescence, sa vie sociale, ses amis et ses comportements. Ce fut difficile sur le plan émotif. Ça chamboule de revenir sur le passé », confie Hélène Nadeau.

L’aide du Maillon

Le couple a fait son deuil et vit en paix avec cette réalité, même si la peine de perdre un enfant ne disparaît jamais.

Marc-André Perreault avoue qu’il n’aurait pas passé à travers ces épreuves sans l’aide de l’organisme Le Maillon de Chicoutimi, qui vient en aide aux parents et amis de personnes atteintes d’une maladie mentale.

« Les intervenants de cet organisme communautaire nous ont donné au moins quatre années de plus de vie avec Émile et ils nous ont sauvés comme personnes. Ils nous ont tellement aidés et supportés. C’est admirable le travail qu’ils font. Nous avons invité les gens à faire des dons à cet organisme au salon funéraire. Ce sont des intervenants essentiels », exprime M. Nadeau.

Le couple jonquiérois a accepté de raconter son histoire dans le but de sensibiliser les gens à l’importance de soutenir les recherches en santé mentale. Le prélèvement de tissus cérébraux peut être effectué sur tout individu, quel que soit son état de santé physique ou mentale, décédé par suicide ou non. Le don de cerveau n’est pas visé par le formulaire au verso de la carte d’assurance-maladie.

Si vous ou l’un de vos proches êtes en détresse psychologique, une ligne d’intervention téléphonique sans frais est accessible 24 heures sur 24, sept jours sur sept, au 1866-APPELLE. Une équipe d’intervenants professionnels expérimentés est là pour vous écouter, vous soutenir et vous orienter vers les ressources appropriées.

Le couple de Jonquière formé d’Hélène Nadeau ete Marc-André Perreault espère que le cerveau d’Émile contribuera à faire avancer les recherches en santé mentale.