École à distance: moins de leviers pour aider les élèves vulnérables

Thomas Dufour
Le Quotidien
« L’école, c’est notre filet de sécurité », dit Alexandra Lapierre, travailleuse sociale à la protection de la jeunesse (DPJ). Depuis le début de la crise, il est devenu plus compliqué pour les intervenants de venir en aide aux enfants vulnérables.

Depuis le retour en classe, des enseignants du primaire n’arrivent pas à rejoindre certains parents d’élèves malgré leurs efforts.

Après le retour à l’école, les commissions scolaires du Saguenay-Lac-Saint-Jean ont rapidement mis en place des mesures de suivi auprès des enfants restés à la maison. Dans certains cas, ils n’ont pas eu de nouvelles.

À la protection de la jeunesse, on a reçu quelques appels depuis mai pour rapporter des cas de parents injoignables. Ces appels ne sont pas retenus puisque le retour en classe est optionnel. « À ce moment-ci, on a pas mal les mains liées, explique Alexandra Lapierre qui travaille au CIUSSS du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Normalement, on peut intervenir pour non-fréquentation scolaire, mais pas en ce moment. »

En temps normal, les écoles sont « les yeux et les oreilles » de la DPJ. Les enfants qui vivent des situations difficiles se confient souvent à leurs professeurs qui peuvent faire le pont avec les services sociaux.

« On observe que nos enfants les plus vulnérables ne sont pas nécessairement de retour à l’école, affirme Mme Lapierre. La majorité de nos enfants qui ont besoin d’y être n’y sont pas. »

L’intervenante comprend que cette nouvelle réalité peut être très exigeante pour certains parents qui préfèrent attendre à l’automne. Mais en attendant le retour en classe en septembre, il y a moins de filets de sécurité », dit l’intervenante.

Elle anticipe une augmentation du nombre de signalements à la DPJ lors de la rentrée en septembre. « Il y a toujours un boum au début de l’année scolaire, mais cette année ça risque d’être plus avec des enfants qui ne sont pas allés à l’école pendant cinq mois. »

Elle se réjouit toutefois de la bonne collaboration des écoles pendant la crise. Les intervenantes ont pu rendre visite aux jeunes dans leur milieu scolaire à partir du retour en mai. Cette possibilité a facilité le travail des interventions.

Écouter les parents

La crise a occasionné beaucoup de stress et d’anxiété dans les familles québécoises. L’école devrait essayer de comprendre la situation que vivent les parents, croit Carole Fleuret, professeure à la faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa.

La décision des parents de ne pas envoyer leurs enfants à l’école doit être respectée, selon la professeure. « Si les parents décident que l’enfant ne reviendra pas à l’école et s’ils souhaitent ne pas répondre, c’est leur choix. »

Certains milieux n’ont pas accès aux ressources technologiques et à un adulte disponible pour suivre l’évolution des apprentissages.

L’important est d’établir une collaboration entre l’école et les parents. « Il faut avoir une démarche humanisante, écouter les familles, poser des questions. En compilant leurs réponses, on pourrait mieux répondre aux besoins des élèves plus fragiles. »

À l’avenir, les écoles québécoises devront être mieux préparées à l’arrivée d’une telle crise, explique Mme Fleuret. Le gouvernement devra se doter d’un plan clair dans le futur pour faire face à ce genre de situation. La première étape est de créer un lien de confiance fort entre les familles et l’école, selon elle.

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a annoncé le 16 juin que des mesures seraient mises en places pour les élèves en difficulté ou vulnérables et leurs familles.

Un lien significatif

Un enjeu avec le retour optionnel à l’école est le lien d’attachement entre l’enfant et un adulte significatif. « Quand les jeunes ont eu des problèmes d’attachement, il est bénéfique qu’un adulte de l’école les prenne sous son aile », explique Égide Royer, professeur à la Faculté d’éducation de l’Université Laval.

« La petite fille de sept ans qui vit dans une famille où l’on ne on sait pas quand on se lève, quand on mange ou quand on se couche et qui n’a pas vu d’autres adultes significatifs pendant le confinement a plus de risques [d’échec scolaire]», dit M. Royer. Il sera important que de tels enfants soient pris en charge dès la rentrée, croit le professeur.

À la DPJ, on s’attend à ce que certains enfants reviennent en septembre avec des problèmes de comportements qui avaient été réglés. « Par exemple, certains comportements comme l’opposition pourraient être de retour chez certains enfants », explique Alexandra Lapierre.

Mais cette situation ne sera toutefois pas généralisée. Beaucoup de jeunes suivies par la DPJ réussissent très bien à l’école et n’ont pas de problèmes de comportement.

Manque de données

Pour l’instant, il est difficile de chiffrer le nombre d’élèves manquants dans les classes. Les experts attendent d’avoir davantage de données pour pouvoir évaluer la situation.

« On a tendance à dire que ce sont les élèves qui ont des difficultés qui ne retournent pas à l’école, mais on n’a pas de statistiques. Il faut être prudent », dit la professeure Carole Fleuret.

Une chose est certaine : les orthopédagogues et les professeurs devront mettre les bouchés doubles en septembre pour venir en aide aux élèves en difficulté, croit Égide Royer.

Au Québec, 20% des jeunes sont considérés comme ayant des difficultés d’apprentissage. « Il faut surveiller pour s’assurer que ça ne monte pas à 21, 22 ou 23% », explique Égide Royer.

En ce moment, la seule province canadienne à avoir chiffré le retour à l’école est la Colombie-Britannique. Quelques commissions scolaires québécoises ont aussi réalisé cet exercice : en Beauce, c’est entre 75 et 80% des enfants du primaire qui étaient de retour sur les bancs d’école en mai.

Un autre élément à surveiller en septembre est le décrochage chez les jeunes du secondaire. « La crise va exacerber ça », croit Égide Royer.

En temps normal, lorsque le taux de chômage monte, le décrochage baisse : l’absence d’emplois ramène les jeunes sur les bancs d’école. Avec un chômage élevé en septembre, les décrocheurs pourraient ne pas se trouver d’emploi. Cette situation sera à surveiller, croit M. Royer.