Laurent Boily a eu un premier cadeau vendredi dernier, un chien en peluche qu’il a nommé MIRA.
Laurent Boily a eu un premier cadeau vendredi dernier, un chien en peluche qu’il a nommé MIRA.

Devenir centenaire dans un CHSLD en éclosion

Stéphane Bouchard
Stéphane Bouchard
Le Quotidien
Laurent Boily aura 100 ans le samedi 7 novembre prochain. Il fêtera cet anniversaire unique, seul avec sa fille, dans l’un des pires foyers d’éclosion de COVID-19 du Saguenay-Lac-Saint-Jean, le CHSLD Isidore-Gauthier à Alma.

L’homme qui a vécu toute sa vie au Lac-Saint-Jean a réussi à éviter de contracter la maladie qui sévit dans cette résidence depuis le début du mois d’octobre. Selon les dernières statistiques du CIUSSS, ce foyer d’éclosion a infecté 67 personnes.

Sa fille, Francine Boily, croit que son père a réussi à rester en santé à cause de son caractère.

« Ce qui l’a sauvé, en plus du personnel qui l’a protégé, c’est que mon père n’a jamais été très sociable lors des fêtes et des rassemblements dans une salle. C’est ma mère [décédée en 2014] qui assistait à tout. »

Celui qui a travaillé chez « Price » pendant 35 ans, en plus d’avoir une épicerie avec sa femme à Alma pendant 20 ans, célébrera cette journée spéciale dans la plus grande intimité. Seule Mme Boily, sa proche aidante, a le droit d’accéder à l’établissement.

Une grande partie des connaissances de Laurent Boily lui a envoyé une carte. Il devrait en recevoir au moins une vingtaine. Mais personne n’aura le droit de venir le visiter.

Francine Boily prévoit le coup depuis quelques semaines. Elle a préparé un album photo. Elle a acheté des petits cadeaux, qu’elle fait entrer dans le CHSLD pendant ses visites. Elle a eu l’autorisation d’apporter un petit gâteau. Elle aura aussi une petite bouteille de champagne, qu’elle ne pourra malheureusement pas partager avec son père, à cause de la visière et du masque qu’elle doit porter en tout temps dans le CHSLD.

Cette situation n’est pas facile. « On vit beaucoup de tristesse à voir son parent comme ça, et on se dit que ça ne devrait pas se dérouler ainsi. On se demande si on aurait pu et dû faire les choses autrement. On rationalise et on finit par se dire que non, mais c’est très triste », raconte-t-elle.

Le CHSLD Isidore-Gauthier.

Laurent Boily est tout de même chanceux, dans ce contexte, de fêter son anniversaire en santé. « C’est un amoureux de la nature. Il aimait la chasse, la pêche, le ski de fond, le jardinage. Il avait une capacité d’émerveillement devant la nature. Ces souvenirs-là le maintiennent en vie », précise Francine Boily, à propos de son père qu’elle qualifie de gentil et affable.

Une file d’attente

Laurent Boily vivait dans une relative autonomie jusqu’au début de 2020. Les conséquences d’une chute l’ont forcé à quitter sa résidence pour aînés, la Villa Beauvoir, vers la fin de l’hiver. Il habite au CHSLD Isidore-Gauthier depuis sa sortie de l’hôpital.

Épargné par la pandémie pendant la première vague, Alma et les environ sont durement frappés cet automne.

« Une fin de semaine, on m’a appelé pour me dire qu’il y avait une suspicion de cas de COVID, et le lendemain c’était confirmé. On ne pouvait plus rentrer. J’allais voir les cas, qui augmentaient sur le site du CIUSSS, et c’était extrêmement difficile. On a l’impression à ce moment-là que son parent est dans une file d’attente, à attendre que ce soit son tour », se rappelle Mme Boily, une infirmière à la retraite.

Laurent Boily vit dans sa chambre depuis un mois et ne peut plus sortir marcher. Il se tient informé en écoutant les nouvelles à la télévision.

Il a conscience que plusieurs personnes ont été malades autour de lui, mais ne saisit peut-être pas toute l’ampleur du drame qui s’est déroulé dans les murs du CHSLD Isidore-Gauthier. Les gens qui l’entourent ne lui ont pas dit qu’il était une exception.

Le bientôt centenaire a des contacts limités avec le personnel et avec sa fille. Francine Boily, qui habite Québec, va le voir deux fois par semaine. Habillée, stérilisée, portant masque et visière, elle tente de communiquer avec son père dans ce contexte qui est loin d’être chaleureux.

« À 100 ans, évidemment, on est sourd. Mon père dit qu’il est “un peu” sourd, mais il est très sourd. Il faisait beaucoup de lecture labiale, mais là, la communication est vraiment difficile. »

Il est plus facile de parler avec lui au téléphone, chose qu’elle fait chaque soir.