Guillaume et Jacob Coulombe jugent que le programme d’aide au démarrage des entreprises laitières est mal adapté.

Deux agriculteurs de Saint-Gédéon critiquent un programme d'aide

« La ferme, c’est notre passion, mais aussi notre malédiction. » Propriétaires de la Ferme Monarque à Saint-Gédéon, les frères Guillaume et Jacob Coulombe se démènent pour la survie de leur entreprise laitière et maraîchère. Malgré les conditions difficiles, ils ne s’imaginent pas faire autre chose. Les jeunes Jeannois plaident pour un meilleur soutien des Producteurs laitiers du Québec, pour que ceux dans leur situation puissent « vivre dignement ».

La Ferme Monarque a bénéficié du programme d’aide au démarrage d’entreprises laitières mis en place par l’organisation provinciale en 2006 et remanié en 2016. Après l’examen du plan d’affaires, un prêt de quota a été accordé, mais il ne constitue que la moitié de la production de lait possible. Une grande partie des revenus de la ferme est affectée au remboursement du prêt de dizaines de milliers de dollars contracté pour acquérir le reste du quota, caractéristique du système de gestion de l’offre.

Guillaume et Jacob Coulombe sont propriétaires de la Ferme Monarque, à Saint-Gédéon au Lac-Saint-Jean.

Les coûts d’exploitation sont aussi une dépense importante. Le duo ne se verse pratiquement pas de salaire, malgré des semaines de travail de 60 à 100 heures pour s’occuper du troupeau d’une trentaine de bêtes et de la production de légumes.

« Si ça va mal, ce ne sont pas les vaches qui pâtissent, c’est nous, affirme Guillaume Coulombe. Si on se donnait 5 $ de l’heure, on serait riche ! Dans ce domaine, il ne faut pas compter ses heures. On aime ce qu’on fait. On veut juste pouvoir vivre dignement. Les personnes sur l’aide sociale gagnent plus que nous, et leur situation est loin d’être enviable. »

Les jeunes agriculteurs se demandent pourquoi les Producteurs laitiers du Québec maintiennent le programme, qu’ils décrivent comme un « mirage ». « On dirait que c’est juste pour bien paraître. On nous a vendu quelque chose de pourri et désuet. On ne veut pas la charité, on veut un programme équitable et de vraies chances de succès. Soit il est fait comme il faut, soit il est supprimé. »

Élevés sur une ferme

Les frères Coulombe ont le travail agricole « dans les veines ». Ils ont étudié dans le domaine après avoir été élevés sur une ferme. Leur grand-père exploitait aussi une entreprise laitière, sur la même terre, mais elle n’a pas été transférée à la génération suivante. Le duo mûrissait son propre projet depuis 2011. La Ferme Monarque a vendu ses premiers litres de lait en mars 2017.

« Vers mai 2018, le prix du lait s’est détérioré. Durant l’été, c’est devenu insoutenable. Personne n’aurait pu le prévoir », raconte Jacob Coulombe. L’industrie a notamment été ébranlée par les ententes commerciales internationales. Au Lac-Saint-Jean, des épisodes de grêle et de sécheresse en 2017 et en 2018 ont malmené les récoltes.

« On se débat comme des diables dans l’eau bénite, s’écrient les deux frères. On a toujours vu plus grand pour notre entreprise, avec une partie transformation, mais là, on n’a même pas le temps d’y penser. Si c’était à refaire, on ne se lancerait pas dans le lait. Les légumes nous aident à devenir rentables. »

Quelque 30 vaches produisent le lait de la Ferme Monarque.

Mais ce n’est pas suffisant. Jacob Coulombe a décroché un emploi intermittent dans une mine au Nunavut, et son salaire permet de sauver la ferme. Son frère se retrouve toutefois seul durant ces périodes pour s’occuper des bêtes.

« Quand je pars, c’est comme si la ferme allait travailler dans le Nord. Je ne suis pas heureux là-bas. Je me réveille la nuit et je pense à ma serre », confie le passionné.

UN APPORT À LA VITALITÉ RÉGIONALE

Les producteurs laitiers Jacob et Guillaume Coulombe estiment que les entreprises plus petites comme la leur sont essentielles pour la vitalité de la région.

« Si ça continue, juste les plus gros vont survivre. Le profit se compte à l’hectolitre de lait, mais on n’a pas assez de volume pour en dégager assez, expliquent les frères Coulombe. Ce ne sont pas les fermes robotisées qui revitalisent la région. Ce qui la fait vivre, ce sont les petites fermes et nos familles. »

Les propriétaires de la Ferme Monarque considèrent leur entreprise comme la seule chose qui les retient dans la région. Ils ont failli tout abandonner, en décembre dernier. Leur détresse avait atteint des sommets. Stress constant, vie sociale quasi inexistante, dur travail avec des équipements peu technologiques... « Au moins, on est deux là-dedans. On peut encourager l’autre quand il va plus mal », mentionnent les deux hommes.

Ils ont aussi été aidés par le Service de médiation en matière d’endettement agricole, du gouvernement fédéral, pour faire une entente avec l’institution financière qui leur a prêté les sommes nécessaires à l’achat de quotas de production de lait.

« C’est comme un bien fictif. Les producteurs plus vieux nous disent de ne pas lâcher, qu’on va avoir un beau fonds de retraite quand on va avoir fini de rembourser le prêt. C’est complètement déconnecté. On ne peut pas épargner quand on n’a pas de salaire décent », poursuivent Guillaume et Jacob Coulombe.

Ceux-ci précisent que la réalité des producteurs de la relève est différente pour les entrepreneurs en démarrage, comme eux, et pour ceux qui reprennent le flambeau de la ferme familiale. « Eux aussi, ce n’est pas une vie facile, mais ça ne se compare pas », croient-ils.

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LE PROGRAMME D'AIDE AU DÉMARRAGE D'ENTREPRISES LAITIÈRES EST À REVOIR, ADMET DANIEL GOBEIL

Premier vice-président des Producteurs laitiers du Québec (PLQ), Daniel Gobeil admet que le programme d’aide au démarrage d’entreprises laitières n’a pas le succès escompté et qu’il devrait être revu. 

« On a révisé le programme il y a trois ans, mais ça n’embarque pas assez à notre goût. On va se pencher encore là-dessus pour l’améliorer. On se questionne. Il reste des quotas réservés et les projets issus du Saguenay-Lac-Saint-Jean sont priorisés, mais il n’y a eu aucune demande de chez nous acceptée dernièrement », explique celui qui préside aussi l’organisation dans la région.

M. Gobeil connaît l’histoire des frères Coulombe. Selon lui, ils n’ont pas eu de chance pour leurs débuts, avec les aléas de la météo. « On n’est pas au courant de tout ce qui se passe avec leur banque. Souvent, on nous parle trop tard dans ce genre de cas », s’attriste-t-il.

Le programme d’aide au démarrage a été créé pour stimuler l’industrie, alors que le nombre de fermes diminue de 2 à 3 % par année, indique Daniel Gobeil. Cela équivaut à près de 150 à 200 entreprises. Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, il y en a eu 15 de moins en 2018. « Ça touche tous les niveaux, autant des jeunes fermes de cinq à dix ans qui sont plus vulnérables que des fermes existant depuis des générations. Il y a beaucoup d’incertitude avec les dernières ententes commerciales, et aussi une absence de relève », note celui qui est lui-même producteur laitier.

Daniel Gobeil évoque une approche « plus imaginative » à venir. « Il y a de belles entreprises qui ferment et d’autres qui démarrent dans des conditions moins idéales. On voudrait mailler tout ce monde-là. » Une faiblesse du programme serait qu’un projet soumis doit partir de zéro, alors qu’il y a des besoins de relève sur des fermes déjà existantes.

« Les jeunes trouvent qu’on ne bouge pas assez vite, mais on ne peut pas trop sortir du cadre », nuance le premier vice-président.

Actuellement, le quota prêté grâce au programme doit équivaloir à la moitié de la totalité de la production de lait permise. Après 10 ans, un remboursement graduel s’amorce. « La durée du prêt et la quantité de quotas, ce sont toutes des choses sur la table à dessin. On entend plusieurs suggestions, déclare Daniel Gobeil. On peut accepter jusqu’à dix projets par année, et l’an dernier il n’y en a eu que six. On serait capable d’offrir quelque chose de plus avantageux. »