Les travailleuses sociales à l’emploi du CIUSSS ont mal reçu la sortie de la nouvelle PDG, Julie Labbé, la semaine dernière. Selon les cinq intervenantes avec qui nous avons discuté, issues de domaines différents, il est faux de dire que tout va bien, alors que le réseau croule littéralement en raison de l’augmentation de la charge de travail et le manque de ressources humaines et matérielles.

Des travailleuses sociales unissent leurs voix pour dénoncer

Des travailleuses sociales (TS) à l’emploi du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Saguenay-Lac-Saint-Jean unissent leurs voix pour dénoncer le contexte dans lequel elles évoluent. Stress et épuisement liés à la surcharge de travail, manque de reconnaissance, pression d’en faire plus au détriment des suivis patients, insuffisance de ressources humaines et matérielles. Voilà quelques-uns des enjeux nommés par les intervenantes avec qui Le Quotidien s’est entretenu.

Les travailleuses sociales elles-mêmes ont manifesté le désir de s’exprimer. Leur sortie, qui doit se faire à visage couvert parce qu’elles ont un devoir de loyauté envers l’employeur, a été provoquée par deux éléments. La récente démission d’une consœur du CLSC de Jonquière, Ariane Rousseau-Dupont, a suscité une réflexion commune. Puis, la publication d’un article dans Le Quotidien portant sur la vision de la nouvelle PDG du CIUSSS, Julie Labbé, a fait déborder le vase. Les travailleuses sociales ont eu bien de la difficulté à lire les propos rapportés de leur patronne, qui a encensé la réforme du ministre Gaétan Barrette.

« La PDG dit que quand ça craque, le CIUSSS s’en occupe. Moi, je peux vous dire que ça ne fait pas juste craquer en ce moment. Ce sont les fondations qui sont en train de s’effondrer », a imagé une travailleuse sociale qui œuvre en CLSC. 

Cette interlocutrice a relaté de façon candide le contexte dans lequel elle et ses collègues de la profession doivent travailler.

« C’est très important de faire cette démarche pour que les gens aient conscience des conditions impossibles dans lesquelles on nous demande de faire notre travail. Il y a beaucoup de détresse chez les travailleurs sociaux. Je vois des collègues partir en maladie. On vit de plus en plus de pression depuis que les CLSC ont adopté une culture d’entreprise. Notre travail est difficilement mesurable et on travaille avec des dossiers et des problématiques complexes, qui impliquent parfois le règlement de conflits familiaux. On nous impose une pratique standardisée qui n’a aucun sens avec ce que l’on fait », note-t-elle.

La TS précise que cette façon de faire est assortie de nombreuses exigences qui vont à l’encontre du mandat des intervenantes.

« On nous demande d’agir rapidement, d’augmenter le nombre de rencontres avec des patients et de diminuer le temps que l’on passe avec les gens à domicile pour atteindre les cibles. Tout ça ne fait pas de sens par rapport aux besoins qui sont devant nous », dit-elle. 

Accumulation d’irritants

La travailleuse sociale fait la nomenclature d’une série d’irritants qui l’ont menée à l’épuisement professionnel. 

« On me demande de faire mes rapports de suivi, ce qui est essentiel et obligatoire. Mais j’arrive au travail, je n’ai pas de bureau, pas de téléphone. Je reviens parfois avec une charge émotive en lien avec certains dossiers, mais je n’ai pas d’endroit où me poser. On a poussé ma capacité d’adaptation à bout. Ce n’est pas viable en ce moment », déplore l’employée, qui ajoute que les travailleurs sociaux doivent être « complètement performants ». 

Des employées épuisées

Lorsque la direction du CIUSSS invoque des statistiques pour dire que le réseau réussit bien, une travailleuse sociale œuvrant au Saguenay est sidérée.

« C’est sûr qu’il y a plus de stats. On nous oblige à les atteindre et on doit rendre des comptes, sinon on doit s’expliquer. La clientèle est zéro gagnante là-dedans », note l’intervenante, qui croit que des collègues sont dans l’obligation de faire du temps supplémentaire non rémunéré. 

Elle en a également contre la gestion des listes d’attente et pointe que le manque de ressources humaines a un impact direct sur les services de base.

« Il y a des personnes qui sont en attente de soins d’hygiène depuis plus d’un mois. L’été dernier, il y a eu un manque de personnel. Les aînés pouvaient attendre jusqu’à six mois pour avoir quelqu’un du réseau pour leur donner leur bain. Quand ces personnes n’ont pas d’assurances et ne peuvent pas se tourner vers le privé, elles ne se lavent pas », fait valoir l’intervenante. 

Nombreuses

Trois autres travailleuses sociales ont tenu à faire part de leur expérience dans le réseau. D’autres ont voulu s’exprimer, mais il était difficile d’arrimer leurs agendas avec celui de la journaliste du Quotidien. 

L’une d’entre elles a fait valoir que « ça pourrit de l’intérieur depuis des années » et que le CIUSSS « a perdu le contrôle au niveau des budgets alloués aux ressources ».

Cette intervenante est d’avis que les usagers du réseau, qui sont encouragés à se tourner vers le commissariat aux plaintes quand ils ont des doléances à formuler à l’égard des services reçus, ont eux aussi baissé les bras, faute d’énergie « pour se battre ».

« On nous demande plus d’interventions, plus de stats, ce qui fait qu’on n’est plus capable de voir la clientèle aussi souvent qu’il le faudrait. Avec toute la paperasse qui nous est demandée, on n’est plus capables de voir les patients. Les cas d’absence maladie sont en hausse chez les travailleurs sociaux du réseau public et je vous dirais que les 3/4 de l’équipe prennent des antidépresseurs. C’est généralisé », dit cette professionnelle du Lac-Saint-Jean.

EN CENTRE JEUNESSE AUSSI

En centre jeunesse, la fatigue et le découragement des travailleurs sociaux (TS) sont tout aussi présents. 

Les intervenants se butent à un manque criant de ressources d’hébergement pour les enfants qui en ont besoin. L’engorgement dans le réseau de la santé fait en sorte que l’accès aux professionnels, comme des pédiatres et des psychologues, empêche les TS de faire leur travail et d’assurer le bien-être des enfants en situation de précarité ou de difficulté. 

« En ce moment, le taux de disponibilité en famille d’accueil est de 1,5 pour cent, ce qui fait en sorte que des enfants de Chicoutimi sont envoyés au Lac-Saint-Jean ou vice versa. Les fratries sont séparées. Les enfants ne reçoivent pas les services dont ils ont besoin. Tout le monde travaille tellement fort. Nos supérieurs immédiats aussi. On essaie de se dire qu’il faut s’adapter au système, mais ce système, il n’a pas de bon sens », martèle la professionnelle, qui assiste à l’essoufflement des porte-étendards de sa profession.

Elle remarque que les problématiques de comportement se manifestent de plus en plus tôt chez les enfants, mais que les services demeurent inaccessibles, ce qui a pour effet d’accroître la frustration des intervenants qui œuvrent en protection de la jeunesse. 

LE COMMUNAUTAIRE FRAPPÉ AUSSI

Une quatrième intervenante, issue du domaine communautaire, témoigne de l’impact des coupes en santé sur son organisme.

« De plus en plus, les gens qui ont besoin de services sont référés vers le communautaire étant donné la surcharge dans le réseau. Nous sommes un organisme avec une mission spécifique, mais souvent, on nous envoie des gens qui ont des problématiques de dépendance ou de santé mentale. On a une pression de s’occuper de ces personnes-là. En fin de compte, on doit refaire une référence pour ces personnes dans le réseau », explique-t-elle. 

Le fait que la direction du CIUSSS ne reconnaisse pas la détresse des intervenants et qu’elle estime que les choses vont bien équivaut, selon elle, à de la « violence institutionnelle ». 

« On ne doit pas être perçu comme un service en remplacement des services publics. Le débordement dans le réseau a un impact sur nous et sur la clientèle auprès de laquelle nous intervenons. On a un rôle de changement social et de prévention à assumer et avec cette surcharge, ça devient de plus en plus difficile de remplir ces mandats », conclut l’intervenante en milieu communautaire. 

Le syndicat confirme

Répondant politique de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), Sylvain Sirois corrobore les propos des travailleuses sociales.

« C’est tout à fait le son de cloche que nous avons au syndicat. C’est aussi ce qui est ressorti d’un sondage mené par une firme externe qui a démontré que six professionnelles en santé sur dix sont en détresse », a indiqué le porte-parole syndical.

Sur le territoire du CLSC de Chicoutimi, huit travailleurs sociaux sur 23 sont en absence maladie, ce qui équivaut à 40 pour cent des effectifs. 

« Ce qui frappe, c’est qu’à Chicoutimi, 60 personnes sont en attente de services psychosociaux à domicile. C’est du jamais vu en 20 ans », note Sylvain Sirois.