En ce 50e anniversaire de l'Expo, l'ancienne secrétaire au pavillon thématique L'Homme et l'Agriculture a partagé ses souvenirs. «C'était incroyable. C'était plus grand que nature», a-t-elle confié en entrevue.

Des souvenirs d'Expo 67 plus grands que nature

En 1966, Lucie Fortin avait un objectif en tête et n'avait pas l'intention d'en démordre : travailler comme hôtesse à Expo 67. Elle a cependant renoncé au tailleur bleu ciel signé Michel Robichaud après avoir été embauchée, avec bonheur, comme employée de bureau. Son passage au secrétariat du pavillon thématique L'Homme et l'Agriculture a jeté les bases d'un riche parcours professionnel.
Le public abonde au troisième jour de l'Expo 67 de Montréal.
Lorsqu'elle a appris que l'Exposition universelle aurait lieu à Montréal, Lucie Fortin travaillait à Toronto. La Ville Reine était, pour elle, l'endroit tout indiqué pour parfaire ses connaissances en anglais et ajouter quelques cordes à son arc. 
« Je suis déménagée à Montréal et je me suis présentée pour soumettre ma candidature. On m'a dit que les hôtesses, on les engageait seulement deux mois d'avance, mais qu'on avait besoin de filles avec une expérience comme la mienne au secrétariat. J'ai passé les tests et j'ai été embauchée », relate-t-elle, en entrevue. 
À 75 ans, Lucie Fortin raconte avec entrain ce chapitre qui a meublé pratiquement trois années de sa vie. 
« J'ai commencé en 1966 et j'ai fermé l'Expo en 1968. C'est incroyable d'avoir pu faire partie d'un événement aussi prestigieux. J'étais tellement contente. Je me sentais comme si j'étais au centre du monde. Il y avait des gens de partout et l'architecture était plus grande que nature. C'était quelque chose d'extraordinaire », exprime-t-elle, à court de mots pour décrire un environnement sans précédent. 
Lucie Fortin raconte qu'elle s'est soudainement retrouvée entourée de personnalités éminentes et d'érudits, tous docteurs ou ingénieurs, de qui elle dit avoir immensément appris. Les compétences administratives et le bilinguisme de cette fille de Chicoutimi n'étaient pas les seuls atouts requis pour occuper un poste en secrétariat à l'Expo 67. Il fallait être à la hauteur en termes de relations humaines, savoir gérer la pression et faire preuve d'une grande rapidité d'exécution.
« C'était assez intense. Tout allait très vite parce qu'au début, le projet connaissait énormément de retard. Les moyens technologiques étaient beaucoup plus lents qu'aujourd'hui, mais il fallait être rapide et très débrouillarde. On se faisait dicter des mots qu'on n'avait jamais entendus et il fallait les noter en sténo. Heureusement que j'ai eu un bon mentor », poursuit Lucie Fortin, avant de nommer Françoise Rochon, une secrétaire de 20 ans son aînée qui l'a prise en charge. Les deux femmes sont demeurées complices et amies pendant de longues années, avant que la doyenne des deux ne s'éteigne en 2017, à 95 ans.
Une bulle autour de Montréal
Les petits yeux bleus vif de Lucie Fortin s'ouvrent grand quand elle parle de l'ambiance qui enveloppait l'archipel formant le site de l'Expo, une bulle dans laquelle il semblait surréaliste de se trouver, du point de vue d'une jeune femme du Saguenay. Presque aussi invraisemblable, sans doute, que la perspective de traverser un énorme dôme géodésique à bord d'un monorail. Et pourtant... 
Se retrouver en plein coeur de la métropole au cours d'une période aussi effervescente, en pleine révolution tranquille, exerçait la même magie, pour la jeunesse de l'époque, que celle qui serait lisible sur le visage d'un enfant déposé dans un magasin de bonbons. 
Amoureuse de la chanson française, Lucie Fortin a vu Maurice Chevalier et Léo Ferré monter sur scène. Cinquante ans plus tard, l'évocation de ces concerts l'envahit d'un bonheur contagieux, assorti d'un rire qui lui donne l'air d'avoir à nouveau 20 ans. 
Sous la gouverne du Dr C.H. Goulden, originaire de Guelph, en Ontario, Lucie Fortin a travaillé dans un lieu singulier et stimulant, niché entre les pavillons de la Russie et du Mexique. L'ex-secrétaire se remémore avec humour les difficultés communicationnelles qui ont marqué ses rencontres avec ses homologues de l'URSSS. Même en contexte festif, lorsque le personnel du pavillon thématique L'Homme et l'Agriculture a invité la délégation voisine à participer à une traditionnelle épluchette de blé d'Inde, les échanges étaient complexes. Pas moins enrichissants, signale-t-elle en passant. 
Au début de la vingtaine, Lucie Fortin aurait pu se laisser éblouir en présence d'autant de dignitaires, d'artistes, de politiciens et de personnalités de marque, s'amenuiser devant tant de grandeur. Elle est demeurée elle-même, les deux pieds campés sur la Terre des Hommes.
« Je me suis frottée aux grands de ce monde. Il y avait tellement de beaux contacts humains à faire. On se pinçait pour le croire tellement c'était prestigieux », note celle qui a songé à s'infliger le même traitement après avoir décacheté l'enveloppe contenant son premier chèque de paie, près de 300 $ pour une semaine de travail.
Lucie Fortin en 1967, alors qu'elle avait la mi-vingtaine.
Des souvenirs conservés depuis 50 ans
Feuilletant un album à la reliure verte qu'elle a elle-même colligé pour marquer la fin de l'Expo à la demande de son patron, un livre parsemé de portraits et ponctué de notes dactylographiées, Lucie Fortin fixe ces rappels visuels d'un regard affectueux. Le livre n'existe qu'en deux exemplaires.
Dans la même série d'objets conservés par l'ancienne employée de l'Exposition universelle : le volume officiel d'un événement historique qui a placé Montréal et le Québec sous la lorgnette de la planète tout entière. L'objet frappé du logo de l'Expo, ces hommes aux bras tendus vers le ciel et regroupés en un cercle symbolisant la Terre, dégage une forte odeur d'humidité.
« Il s'est retrouvé dans un dégât d'eau. C'est un peu dommage, mais je l'ai toujours conservé quand même », dit Lucie Fortin en tournant délicatement les pages glacées de l'ouvrage, comme si chacune d'entre elles allait se mettre à parler.
En meilleur état, cette fois : un passeport canadien délivré en 1967 dans lequel on voit le visage d'une jeune Lucie Fortin aux cheveux courts, qui n'est pas sans rappeler celui de Twiggy, mannequin britannique filiforme (twig signifiant brindille en anglais) à qui toutes les jeunes filles des années 60 voulaient ressembler. 
« C'était une époque formidable. Tout était en changement. Il faut se rappeler que Montréal était loin d'être bilingue. Tu t'assoyais à la Place Ville-Marie et tout le monde parlait anglais autour de toi », rappelle Lucie Fortin, pour qui l'expérience de travail à l'Expo s'est avérée un véritable tremplin au plan professionnel. Celle que plusieurs ont connue pour son implication aux Jeux du Canada de 1983 à Chicoutimi, à la direction du Tourisme de la ville ou aux fêtes du 150e, a aussi oeuvré aux services techniques de Radio-Québec et comme adjointe à la direction nationale du Parti progressiste conservateur.
« Le travail ne m'a jamais fait peur. Je me dis que peu importe à qui on a affaire, on est tous des êtres humains et tout le monde a droit à l'erreur. Il faut avoir confiance en soi », signale Lucie Fortin, cinéphile, amoureuse des arts et grand-maman deux fois.