L’arbre est un symbole d’apprentissage, de découverte et du début de l’ère de la science moderne, soutient le National Trust.

Des pommiers de Newton sèment un peu de magie sur les campus à travers le monde

VANCOUVER — Par une journée froide, mais ensoleillée, de décembre, Jean-Michel Poutissou s’arrête pour admirer les six pommiers pour lesquels il s’est jadis battu.

M. Poutissou est arrivé à Vancouver en octobre 1972, à l’époque où les arbres plantés sur le campus du laboratoire de physique TRIUMF n’étaient encore que de jeunes pousses. Ces arbres sont des rejetons du mythique pommier sous lequel Sir Isaac Newton se serait assis alors qu’il réfléchissait à la gravité.

Chercheur émérite au laboratoire TRIUMF, Jean-Michel Poutissou raconte que les jeunes arbres fruitiers «poussaient joyeusement» jusqu’au milieu des années 1990, lorsque des promoteurs de condominiums ont décidé qu’ils voulaient une route bien droite reliant le campus aux logements. Ces arbres étaient donc menacés d’être rasés.

«Personne (impliqué dans le développement) ne se souciait trop des pommiers de Newton, se rappelle-t-il. Pour eux, ils bloquaient le chemin.»

Une campagne a dû être mise sur pied pour convaincre le président de l’Université de la Colombie-Britannique, où se trouve le laboratoire TRIUMF, d’intervenir pour sauver le rond-point où les arbres sont plantés, a expliqué le chercheur.

Maintenant âgés de près de 50 ans, les pommiers sont couverts de bourgeons qui vont grossir en hiver avant d’éclore pour donner des fruits.

M. Poutissou se souvient d’avoir déjà goûté leurs pommes, mais cela remonte à bien longtemps et il en a oublié la saveur.

«Ce n’est pas très différent d’une McIntosh, mais ne me prenez pas au mot», lance-t-il en riant.

L’aventure de ces pommiers a commencé quelque part entre la fin des années 1960 et le début des années 1970.

La correspondance entre l’Université de la Colombie-Britannique et le National Physical Laboratory de Teddington, en Angleterre, montre que le jour où deux greffes d’arbres sont arrivées à Vancouver à bord d’un vol d’Air Canada, le 4 janvier 1971, le sol était recouvert de plus de 50 centimètres de neige.

Les deux boutures ont ensuite donné d’autres greffes et six arbres trônent maintenant sur le campus de TRIUMF.

Aujourd’hui, le National Trust du Royaume-Uni est le dépositaire du pommier original du manoir Woolsthorpe, où Newton a mûrement réfléchi aux lois de la gravité. L’arbre porte le nom de «Fleur de Kent», une variété traditionnelle, qui produit des pommes de cuisson de différentes tailles.

Un courriel reçu de l’organisation révèle que de nombreuses universités à travers le monde possèdent des jumeaux de l’arbre original. On ignore d’où provient l’idée d’envoyer des boutures du pommier de Newton dans les universités et il ne semble pas exister de politique ou de tradition entourant la pratique.

«Il semble que la chose se soit répandue de bouche à oreille entre les universités.»

Symbole d’apprentissage

L’arbre est un symbole d’apprentissage, de découverte et du début de l’ère de la science moderne, soutient le National Trust.

En 1820, une tempête a violemment soufflé sur l’arbre d’origine, mais il a survécu et a continué à développer de nouvelles racines, a décrit l’organisation qui en prend soin.

Les semences de sa descendance ont également défié la gravité en faisant un voyage dans l’espace, grâce à Robert Prince, un professeur émérite de la Lassonde School of Engineering de l’Université York à Toronto.

L’astronaute Steve MacLean était l’étudiant de M. Prince. Il est parti en mission dans l’espace en 2006 et son ancien professeur lui a confié une tâche. Il a demandé à MacLean de prendre une photo avec une pomme flottant au-dessus de sa tête.

«J’ai eu cette idée de faire quelque chose d’assez rigolo avec cette pomme au-dessus de sa tête qui reste en suspension plutôt que de tomber comme dit la théorie de Newton sur la microgravité», a décrit M. Prince en entrevue.

Quand l’astronaute a expliqué à son ex-professeur qu’il n’était pas autorisé à apporter des fruits frais à bord en raison de la contamination, ce sont les graines qui ont été envoyées à la place.

Robert Prince affirme que ces semences sont maintenant en possession du département de physique de l’Université York.

«Elles seront peut-être exposées à un moment donné avec d’autres objets liés à Steve MacLean», suggère-t-il.

Les pommiers sur le campus de York ont été plantés en 1999.

À l’origine, trois arbres avaient été plantés, mais certains n’ont pas survécu en raison du rude climat, tandis que d’autres ont été endommagés. Un seul a véritablement pris racine.

«Il a survécu et il a donné des fruits rapidement, raconte M. Prince. J’ai été étonné de la rapidité avec laquelle nous avons eu des fruits.»

Les pommes ne sont toutefois pas très grosses. «Comme une taille de pommette», compare-t-il.

Il y a également eu un imposteur parmi les pommiers de Newton au Canada.

Deux pommiers Newton du Conseil national de recherches à Ottawa ont d’abord été pris pour des rejetons de l’arbre original envoyés dans les années 1960, mais on a plus tard conclu qu’ils n’étaient pas liés à l’arbre sous lequel Isaac Newton s’était assis.

Dick Bourgeois-Doyle, qui a révélé l’imposture alors qu’il travaillait sur un livre pour les célébrations du centenaire du conseil de recherche en 2016, admet s’être senti coupable à la suite de sa découverte.

Son plan pour un beau-livre à édition limitée était d’inclure un souvenir du pommier: une feuille ou une graine. Au fil de ses recherches, il a découvert que l’authentique jumeau du pommier original était mort, possiblement victime d’une maladie ou des difficiles hivers à Ottawa, dans les années 1990.

«Cela a en quelque sorte dégonflé la balloune parce que les gens étaient très fiers de voir ces deux arbres et qu’il y avait une grande plaque de bronze devant ceux-ci à Ottawa», a-t-il souligné.

Pour en avoir le cœur net, il a envoyé des échantillons de feuilles à un institut agricole en Angleterre, ce qui a confirmé ses recherches.

Cette année-là, il a communiqué avec l’Université York qui lui a envoyé une plantule de l’un de ses pommiers de Newton. Le jeune pommier pousse depuis au Conseil national de recherches.

Newton n’a probablement jamais reçu de pomme sur la tête, mais le pommier demeure la pierre angulaire d’un moment majeur de l’histoire de la science, estime M. Bourgeois-Doyle.

Ces arbres de Newton allient histoire, science, folklore et légende, ce qui les rend enchanteurs, conclut-il.

«Si vous pouvez tenir quelque chose dans votre main, ou toucher ou regarder quelque chose qui a un lien remontant au Manoir Woolsthorpe, cela ajoute une petite touche de magie.»