Les étudiantes Elisabeth Tremblay, Roxanne Belley et Maxime Tremblay ont parlé du mouvement #moiaussi dans le cadre de la Journée de la femme.

Des jeunes femmes discutent de #moiaussi

Dans le cadre de la Journée de la femme, Le Quotidien est allé à la rencontre d’étudiantes du secondaire, du cégep, de l’université et de jeunes professionnelles. Lors de trois tables rondes, elles ont pu discuter du phénomène de dénonciation #moiaussi et de l’impact que ce dernier a eu sur les habitudes des femmes, mais aussi des hommes.

«On apprend aux filles à se défendre plutôt que d’éduquer les agresseurs»

(Annie-Claude Brisson) – Au lendemain des dénonciations des gestes posés par les Harvey Weinstein, Éric Salvail et Gilbert Rozon de ce monde, et de l’arrivée du phénomène #moiaussi, les étudiantes de l’École secondaire Camille-Lavoie d’Alma n’ont pas constaté de changements majeurs dans leur vie scolaire à l’exception de quelques mentions dans les cours d’éthique et culture religieuse. Toutefois, elles reconnaissent l’omniprésence du mouvement sur les réseaux sociaux, surtout en provenance des États-Unis.

Elisabeth Tremblay, Roxanne Belley et Maxime Tremblay s’estiment chanceuses. « Nous avons de bons amis et de bons amoureux qui sont très respectueux. Nous sommes vraiment sensibles l’une à l’autre. Toutefois, nous sommes conscientes que ce n’est pas le cas pour toutes les filles », ajoutent-elles.

Roxanne Belley souligne la pression qui est faite aux filles. « Ce que je trouve déplorable, c’est que c’est souvent la fille qui reçoit l’éducation. La fille ne peut s’habiller d’une telle manière, elle doit éviter les situations graves ou elle ne doit pas tomber enceinte. On apprend aux filles à se défendre plutôt que d’éduquer les agresseurs. On devrait offrir plus de sensibilisation auprès des garçons, leur apprendre à doser leurs paroles et à respecter les filles », ajoute celle qui affirme avoir la chance d’évoluer dans une école où l’acceptation est présente.

Cette responsabilisation de la victime apporte une certaine confusion. « Les victimes se sentent responsables de ce qu’elles portent et même de ce qui arrive. Elles vont hésiter à dénoncer les agresseurs en se disant, c’est ma faute », ajoute Maxime qui aspire à des études en sexologie pour ensuite se diriger vers l’enseignement.

Elisabeth Tremblay déplore l’absence d’activités pour la Journée de la femme. Il y a des journées et des mois dédiés à des thèmes comme le sport ou la toxicomanie, mais rien pour le jour de la femme. Ces événements permettraient de discuter et de faire connaître les ressources qui existent. Sa bonne amie Maxime, qui affirme avoir un côté féministe, abonde dans le même sens et aimerait voir plus d’activités entourant cette journée importante.

Le trio de jeunes filles allumées et inspirantes confirme l’importance du mouvement. « La dénonciation a sa place. Des gestes du genre, il y en a depuis toujours. Heureusement, il y a maintenant une inclusion des victimes masculines. Il n’y a pas de genre ou d’orientation dans le #moiaussi », ajoutent-elles.

Cette discussion aura été l’occasion de créer une étincelle. Impliquées dans plusieurs comités scolaires, les filles ont bien l’intention de donner une plus grande visibilité au mouvement #moiaussi.

Naïla Goulet-Lapierre, Oriane Thibert et Leena Hound-On-Sieng, trois étudiantes du Cégep de Saint-Félicien.

Une crainte toujours présente

(Meghann Dionne) – La façon dont elles s’habillent, le pays où elles souhaitent prendre des vacances en solo, l’image qu’elle projette sur les médias sociaux. Naïla Goulet-Lapierre, Oriane Thibert et Leena Houng-On-Sieng, trois étudiantes au Cégep de Saint-Félicien, sont du même avis. Elles gardent toujours non loin la crainte d’être jugées ou blessées par les autres, et par les garçons en particulier. 

Naïla Goulet-Lapierre, une finissante en Techniques de tourisme, soutient qu’elle doit porter une attention particulière à son habillement puisqu’elle rencontre des professionnels dans le cadre de ses études. « Je dois avoir une présence qui inspire une certaine confiance », explique-t-elle.

Elle soutient que même dans ses cours, on lui suggère de bien se vêtir, ce qui, selon elle, fait en sorte qu’elle ne montre pas sa vraie personnalité. « Inconsciemment, il y a toujours le regard de l’homme qui pèse de dire : “ah, ces pantalons-là sont trop serrés, on voit mes bourrelets” », ajoute la jeune femme de 22 ans. 

« Quand on y pense, pourquoi nous interdisait-on, au secondaire, de se montrer le nombril ou encore de dévoiler nos épaules ? En renvoyant une fille de l’école en raison de ses vêtements, la direction la prive de son éducation juste parce que les gars risquent d’être déboussolés », déplore pour sa part Oriane Thibert. 

Leena Houng-On-Sieng, qui a grandi sur l’île de la Réunion, soutient avoir reçu de nombreux commentaires de la part de garçons concernant son habillement. C’est pourquoi elle a longtemps porté des vêtements qui cachaient ses formes. Encore aujourd’hui, elle hésite à porter certains chandails qui la découvrent légèrement. 

Des « tableaux de chasse »

« J’ai des copines qui se font manipuler par les garçons. Certains qui couchent à gauche et à droite avec des filles ont, à la limite, des tableaux de chasse. C’est peut-être la tranche d’âge qui fait en sorte qu’ils ont envie de s’amuser et tout, mais je me rends compte que la femme est encore vue comme un objet sexuel », avance Leena Houng-On-Sieng, qui est âgée de 19 ans. 

Sa collègue en santé animale, elle aussi en première année, Oriane Thibert, croit que les garçons de son âge ont tendance à être plus complaisants lorsqu’ils se retrouvent en petits groupes, ce qui pourrait en partie expliquer les commentaires désobligeants et les gestes déplacés. Celle-ci a grandi en France et considère que le Québec a du retard sur l’Hexagone au sujet de l’égalité hommes-femmes.

Naïla Goulet-Lapierre est aussi d’avis que « l’effet de gang » affecte le comportement des garçons, mais n’est pas prête à tous les mettre dans le même panier. 

« Pour ma part, je sais bien m’entourer. Je ne me sens pas comme un bout de viande. Je me sens à ma place, et ce, même si je me tiens beaucoup avec des garçons. Moi, ce qui me fait peur, ce sont nos dirigeants qui n’ont pas l’urgence d’agir », soutient la jeune femme.

#moiaussi 

Les étudiantes au Cégep de Saint-Félicien croient que le mouvement #moiaussi a eu du bon, certes, mais elles considèrent que ses bienfaits auront été éphémères. Elles ont lu plusieurs dénonciations sur les réseaux sociaux, mais déjà, elles n’en entendent plus parler à peine quelques mois plus tard. 

Selon les étudiantes, pour arriver à une réelle égalité des sexes, tout doit passer par la sensibilisation et l’éducation, mais elles estiment que « ça prendra du temps ».

« Tant qu’il y aura encore de la publicité sexiste et qu’on aura ces clichés-là de retransmission du système patriarcal, on n’y arrivera pas », assure Naïla Goulet-Lapierre.

« Pour moi, le changement commence à partir du moment où toi, tu vas essayer de faire quelque chose et, petit à petit, ça va changer autour de toi », ajoute pour sa part Leena Houng-On-Sieng. 

Marie-Kim Bouchard, Andréanne Villeneuve, Julie Durand, Émilie Gauthier et Karianne Lemelin, cinq milléniaux au parcours différent, ont accepté de discuter du mouvement #moiaussi.

Un sentiment de confusion

(Laura Lévesque) – La #moiaussi a levé le voile sur des mœurs malsaines et répréhensibles, applaudissent cinq milléniaux rencontrés par Le Quotidien. Mais cette vague de dénonciations et la tribune choisie ne semblent pas avoir amélioré les relations entre les hommes et les femmes, estiment-elles. Le nombre impressionnant de gestes dénoncés, du viol au comportement un peu plus déplacé, a créé de la confusion dans la population. 

« Si tu as vécu une agression, il faut le dire, je suis totalement d’accord avec ça. Mais avec ce mouvement, il y a eu de l’exagération aussi et cela a enlevé de l’attention sur les cas qui méritaient une plus grande attention. Une “cruise” malhabile est facilement devenu un #moiaussi », commente Émilie Gauthier, une jeune femme d’affaires de Saguenay. 

Andréanne Villeneuve, qui travaillait en politique lorsque le mouvement était à son apogée, a aussi senti de l’incompréhension chez les hommes. Ces derniers se sont montrés plus distants, de peur d’être accusés de « mononcles cochons ».

« En campagne électorale, que tu sois une femme ou un homme, il y a des accolades chaleureuses. Mais pendant une semaine, où il y a eu plusieurs dénonciations, il n’y a personne qui a voulu m’embrasser ou me donner une accolade. J’ai senti une rupture à ce moment-là », constate la jeune femme qui étudie également en comptabilité.

Experte en marketing numérique, Marie-Kim Bouchard a remarqué le même phénomène. « Pendant le mouvement, un dentiste a décidé de ne plus rester tout seul avec une patiente. Il y a toujours une hygiéniste avec lui. Il veut se protéger. C’est rendu loin, laisse tomber la jeune femme. Est-ce que le fait que certaines femmes n’ont pas été au bout du processus judiciaire pendant le mouvement a semé un doute ? Est-ce que toutes les dénonciations sont vraies ? Il y a une zone grise. En tant que spectatrice, je suis un peu mélangée dans tout ça. »

Vice-présidente du regroupement Action Jeunesse, Julie Durand voit le bon côté des choses, malgré certains dérapages. Le mouvement aura au moins permis d’ouvrir les yeux sur des comportements inacceptables. 

« Le #moiaussi aura contribué minimalement à réveiller certaines personnes. Peut-être que c’est un peu plus difficile pour les hommes de savoir ce qui est accepté ou non. Mais où je vois le positif, c’est que ça aura permis à plusieurs d’entre eux de se sensibiliser à ça. » 

Le mouvement a permis de constater une fois de plus que bien des victimes ont été incapables de dénoncer leur agresseur au moment des gestes. Symptômes d’un manque de confiance envers le système judiciaire, mais aussi envers soi-même, constatent-elles. 

« Plutôt que de montrer qu’on est égales et aussi fortes que les hommes, tout ce qu’on montre c’est qu’on est des choses fragiles. Les filles, on doit se montrer plus endurantes. Tu n’aimes pas ça, dis-le. Les gars qui sont toucheux, dis-leur que tu n’aimes pas ça », plaide Émilie Gauthier, estimant que ce changement de mentalité passera par l’éducation.

« Je suis d’accord avec Émilie. Il faut se raidir, démontrer qu’on est fortes, moins paralyser devant un homme. Mais ce n’est pas tout le monde qui est capable de le faire. On entend d’ailleurs parler des formations d’“empowerment” pour les femmes, pour qu’elles prennent davantage leur place. Est-ce que c’est la solution ? », questionne Julie Durand. 

Les cinq femmes croient aussi que ce sont les hommes plus âgés qui se sentent davantage visés par ce mouvement. Karianne Lemelin, serveuse dans un bar, le constate régulièrement avec ses clients. 

« De jour, j’ai une clientèle plus âgée et c’est vraiment eux qui se plaignent le plus. Ils disent qu’ils n’ont plus droit de rien faire, de complimenter une femme, de la toucher. Les jeunes se sentent moins concernés. Ils ont aussi eu plus de sensibilisation sur le sujet. Les plus âgés ne savaient pas ce qu’ils avaient le droit de faire ou non », constate l’étudiante à l’UQAC.

Réaction typiquement féminine ou générationnelle, les cinq femmes se montrent aussi empathiques envers les hommes lorsque vient le temps de discuter d’égalité. La quasi-majorité d’entre elles s’opposent d’ailleurs aux mesures de discrimination positive en faveur des femmes. 

« Je ne voudrais pas être un homme en 2018. Les hommes sont parfois perçus comme des monstres. Quand j’étais au primaire, il n’y avait pas d’enseignant masculin. Et lorsque l’école en a embauché un, les parents se sont inquiétés. L’école a dû les rassurer », se souvient Émilie Gauthier. 

« Dans ma vie, ce sont des hommes qui m’ont le plus fait avancer, pas les femmes. Je pense qu’on est souvent notre pire ennemie », laisse tomber Andréanne Villeneuve, dont le commentaire a été approuvé par la plupart des femmes interrogées.