Contenu commandité
D’autres témoignages poignants sur la tragédie de Saint-Jean-Vianney
Actualités
D’autres témoignages poignants sur la tragédie de Saint-Jean-Vianney
Notre reportage de samedi dernier sur la tragédie de Saint-Jean-Vianney a suscité beaucoup de réactions, témoignant de la blessure laissée par la tragédie survenue il y a 50 ans aujourd’hui. D’anciens résidants de la municipalité disparue nous ont contactés pour livrer leurs témoignages. Le Quotidien a décidé de leur donner voix afin d’enrichir la mémoire collective.
Partager
La tragédie à travers les yeux d’une enfant de 10 ans

Actualités

La tragédie à travers les yeux d’une enfant de 10 ans

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
Article réservé aux abonnés
Diane Landry avait 10 ans quand est survenue la tragédie de Saint-Jean-Vianney. « J’étais couchée et mon père écoutait la joute de hockey. La terre s’est mise à trembler et on a perdu l’électricité. Mon père a dit à ma mère de ne pas nous réveiller et il est allé voir ce qui se passait. Dès qu’il est sorti, ma mère nous a réveillés quand même. »

Alors que son père est parti, son oncle, Roger Landry, arrive en panique, demandant s’ils avaient vu Yolande, sa femme et ses cinq enfants. Personne ne les avait vus. « Ma mère lui a suggéré d’aller voir à sa maison, en passant par l’arrière, car on était voisins. Il est revenu rapidement en disant que la clôture qui séparait nos maisons avait disparu », se souvient Diane Landry.

Dès le retour du père, il dit à toute la famille d’embarquer dans la voiture aussi vite que possible. Les enfants ont mis leur imperméable par-dessus leur pyjama et la famille s’est sauvée en voiture à Jonquière, chez les grands-parents. « Les gens couraient partout dans les rues. Les poteaux d’électricité cassaient en deux et ça faisait des flammèches. Ça hurlait. J’ai longtemps gardé ces bruits-là dans ma tête. Mon père nous avait dit de nous pencher et de ne pas regarder à l’extérieur, mais je me suis dit que si c’était la fin du monde, ça ne changerait rien que je vois ce qui se passe ou pas. »

Le lendemain matin, la famille prend connaissance de l’ampleur de la catastrophe en écoutant la radio. « Ils citaient les noms des gens disparus et nos noms étaient nommés parce qu’on ne s’était pas rapportés », dit-elle.

Diane Landry et le reste de sa famille apprennent alors que Yolande Landry, la femme de son oncle Roger, et ses cinq enfants ont été emportés par le glissement de terrain. Voici le fil des événements tels qu’elle l’a vécu.

« Mon oncle était parti écouter la joute de hockey chez les voisins, parce que plusieurs membres de sa famille avaient un gros rhume et il ne voulait pas les déranger. Quand l’électricité est partie, il a voulu aller chez lui, mais la rue avait disparu, tout comme sa maison. Il est ensuite venu directement chez nous pour les trouver. On était les premiers à le voir. Il était en panique, mais il avait toute sa tête. Il cherchait sa famille. »

Les événements se sont déroulés tellement rapidement que Diane Landry croit que la maison de son oncle est tombée au même moment que la rupture de courant. Elle connaissait pratiquement toutes les victimes, qui faisaient partie de la famille, oui qui étaient des amies ou des professeures de l’école. La moitié étaient des enfants.

La maison de Diane Landry est restée au bord du précipice sans jamais tomber. C’est la photo de sa maison, basculée dans le vide, que l’on voit souvent sur les photos d’archives.

La maison de Diane Landry est restée suspendue au-dessus du ravin sans jamais tomber. Elle a été pillée par des voleurs avant d’être brulée.

Des signes avant-coureurs

Quelques jours auparavant, Diane Landry avait accompagné sa mère pour voir le premier « petit » glissement de terrain survenu le 28 avril, sur la terre de Pitre Blackburn. « Une petite montagne que l’on voyait tous les jours avait disparu », se souvient-elle. Elle se demandait si sa maison allait disparaître aussi, mais sa mère l’avait rassurée.

À la même période, les enfants avaient remarqué un étrange phénomène : leur jeu de marelle avait agrandi, si bien qu’ils n’étaient plus capables de sauter d’une case à l’autre. « C’était sûrement l’asphalte qui s’étirait », souligne Diane Landry, en ajoutant que plusieurs animaux, dont principalement des chats, mais aussi des chiens et une perruche, s’étaient sauvé la semaine précédant la tragédie.

Tentative de retour à la normale…

Après la tragédie, les enfants sont rapidement retournés à l’école... comme si rien ne s’était passé. Pas de cellule de crise ni psychologue. « À l’école, on se faisait appeler les sinistrés et on se faisait lancer des roches », se rappelle tristement Diane Landry.

D’abord installés dans une roulotte à Kénogami, ils déménageront pour de bon dans une maison préfabriquée à Arvida en décembre 1971. « Pour nous, c’était un dépaysement total. C’était presque comme si on débarquait à New York », dit-elle.

C’est le gouvernement qui a payé pour la maison et le matériel, qui était somme toute assez limité. Par exemple, les jeunes n’ont pas pu ravoir les instruments de musique qu’ils pratiquaient, remarque Diane Lavoie.

L’été suivant la tragédie, sa marraine, qu’elle ne connaissait pas, a envoyé de l’argent et un billet d’avion pour qu’elle vienne chez elle à Montréal. « En arrivant, j’ai réalisé qu’ils étaient anglophones et j’ai appris à parler anglais », souligne la femme qui avait à peine 10 ans à l’époque. C’est à Montréal qu’elle reverra son oncle Roger. Après la tragédie, ce dernier avait rencontré une autre femme, une veuve millionnaire qui avait perdu son mari, un marin en mer.

« Ils ont soudé leurs deux solitudes en faisant le plus gros mariage auquel j’ai assisté dans ma vie », note Diane Landry. Malheureusement, Roger trouvera la mort quelques années plus tard dans un accident d’auto.

Diane Landry a perdu sa mère sept ans après les événements des suites d’un cancer. Étrangement, plusieurs amies de Saint-Jean-Vianney ont aussi perdu leur mère la même année. Son père, qui a dû identifier plusieurs victimes, a sombré en partie dans l’alcool, étant parfois agressif, et d’autres fois, plus ouvert à raconter des bribes de la tragédie tel qu’il l’a vécue.

« Il nous a raconté à quel point il s’était senti impuissant quand il s’est approché du trou. Il entendait crier, mais il ne pouvait rien faire. »

Cette tragédie a transformé la vie de Diane Landry, la rendant plus résiliente pour affronter les défis, petits et gros. « Ç’a façonné la personne que je suis aujourd’hui. Je ne suis pas attaché au matériel, mais aux personnes. On a vécu trop de pertes », soutient la femme qui a vécu le gros tremblement de terre de 6.8 sur l’échelle de Richter, ainsi que le Déluge. « Il n’y a rien de trop gros quand tu as vécu Saint-Jean-Vianney », conclut-elle.

Une douloureuse reconstruction

Actualités

Une douloureuse reconstruction

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
Article réservé aux abonnés
« J’étais chez mon père, qui était maire, quand les gens ont commencé à arriver à la maison pour dire que le village était en train de s’écrouler. Il n’y avait plus de lumière au village. On ne voyait rien. Ce n’est que le lendemain que l’on a compris l’ampleur du drame », se souvient Jean-Claude Lavoie, qui avait 28 ans à l’époque.

Ce soir-là, son père travaillait à l’Alcan et quand il est revenu, il a été obligé de faire appel à l’armée, car des pilleurs volaient les maisons désertées. « De vrais scélérats », dit-il.

Comme plusieurs, il regardait le fameux match de hockey entre les Canadiens de Montréal et les Blackhawks de Chicago, en prolongation. « Il y avait plus de monde réveillé qu’à l’habitude à cette heure-là et les gens ont pu s’enfuir plus rapidement », ajoute ce dernier.

Jean-Claude Lavoie estime que tout s’est passé très rapidement, en quelques minutes, comme l’histoire lui a été racontée par son père. « La majorité du monde est mort en sortant des maisons ou dans leur auto, dit-il. Les cinq à dix premières minutes ont été épouvantables. »

Les jours suivant le glissement de terrain, son père, Lauréat Lavoie, est allé avec les sauveteurs dans des chaloupes pour retrouver des corps. « Il a vu des morts et ça lui a donné un méchant coup. C’est ça qui l’a affecté le plus », remarque Jean-Claude Lavoie.

À peine un mois après la tragédie, le gouvernement ferme officiellement le village. Québec propose alors de gérer la relocalisation des maisons à Arvida, à ses frais. Une partie des anciens résidants ont plutôt choisi d’aller à Shipshaw, recevant plutôt de l’argent pour gérer eux-mêmes le déménagement.

La zizanie entre les différents clans politiques qui étaient présents à Saint-Jean-Vianney a déchiré la communauté en deuil. « Il y avait beaucoup de chicane », se souvient l’homme, qui est devenu le maire de Shipshaw en 1980. Pour unifier la communauté, il propose des aménagements, tel que la construction d’une école au nord et d’un centre communautaire dans le secteur sud, pour apaiser les tensions. Un journal, La vie d’ici, a aussi été mis sur pied par la municipalité pour plus de transparence.

À l’époque, des citoyens avaient proposé d’aménager le site, avec notamment un camping et un centre d’interprétation, pour recevoir les touristes, qui affluaient en autobus l’été, pour venir voir le glissement de terrain. Mais la blessure était encore trop vive et plusieurs personnes ont refusé le projet. « Des gens ne voulaient pas profiter des morts pour inviter les touristes à venir. Pourtant, les gouvernements avaient des millions de dollars accessibles pour faire ce genre de projet là », souligne Jean-Claude Landry.

Ce dernier souligne qu’un fonds d’un million de dollars a aussi été amassé, partout dans le monde, pour venir en aide aux sinistrés

La version d’un fonctionnaire

Maurice Breton, un ingénieur retraité du gouvernement du Québec, a été le responsable du déménagement des 250 maisons de Saint-Jean-Vianney. « Notre mandat était de régler le problème des immeubles. Ça n’a pas été facile parce qu’il y avait différentes cliques politiques qui s’opposaient », souligne l’homme, qui avait 28 ans à l’époque.

Le gouvernement s’occupait de tout pour les gens qui ont choisi d’aller à Arvida, et les autres ont reçu un montant pour s’occuper de leur déménagement. « On a calculé ce qu’avait coûté le déménagement à Arvida et on leur a donné le même montant », dit-il. Une dizaine de familles choisissent notamment de suivre le curé Boulianne, qui voulait sa propre paroisse, pour aller à Shipshaw.

Selon Maurice Breton, l’empathie a primé sur les règles établies. « On a réglé plus de problèmes avec le cœur et la charité qu’avec la loi », dit-il. Il se souvient notamment de l’histoire d’un divorce où un homme aurait dû recevoir l’argent pour le déménagement. Sa femme avait menacé à plusieurs reprises de se suicider et d’emporter les enfants avec elle. Devant sa détresse, l’ingénieur et son équipe avaient mis de la pression pour que la dame ait gain de cause, et qu’elle puisse conserver sa maison avec ses enfants.

Une autre dame, une veuve qui avait perdu son mari après un suicide, était à l’extérieur des limites établies pour obtenir une indemnité. « On a agrandi la zone pour l’inclure », remarque Maurice Breton, ajoutant que son équipe avait beaucoup de latitude.

À la mémoire de Rosa Lapierre, de Roger et Sylvain Brassard

Actualités

À la mémoire de Rosa Lapierre, de Roger et Sylvain Brassard

Le Quotidien
Le Quotidien
Article réservé aux abonnés
Cinquante ans après la tragédie, Monique et Jocelyne Brassard veulent faire preuve de mémoire et faire sortir leur frère et sa famille de l’anonymat. Elles ont voulu rendre un hommage à leurs proches disparus, qui venaient tout juste d’accueillir leur enfant, Sylvain. Voici le témoignage rédigé par Monique Brassard.

Je suis la neuvième d’une famille de 10 enfants (5 garçons et 5 filles).

Roger est né le 13 août 1935 et il était l’aîné de la famille. Il a toujours été très sérieux et même sévère parfois.

Il a toujours travaillé pour aider mes parents. Il était à l’emploi de la cartonnerie Kraft, à son décès.

Lorsque mon père est mort en 1963, il s’est vu confier plus spécialement les deux plus jeunes, c’est-à-dire moi, qui avais 14 ans, et mon jeune frère, qui avait 12 ans.

Il a toujours pris soin de toute la famille sans penser à lui.

Le jour où il a commencé à fréquenter Rosa, il est devenu plus souriant et plus détendu. Rosa avait passé quelques années chez les Sœurs et elle était d’une douceur et d’une patience extraordinaires.

Ils se sont mariés le 30 juillet 1970, Roger avait fait construire leur maison au 40, rue Harvey, à Saint-Jean-Vianney.

Ma belle-sœur Rosa a donné naissance à un magnifique garçon qu’ils ont nommé Sylvain, le 20 avril 1971.

Ma mère demeurait momentanément chez Roger et Rosa pour l’aider afin qu’elle reprenne des forces, car l’accouchement avait été très difficile.

* * *

Le dimanche 2 mai 1971, presque toute la famille est chez Roger et Rosa pour fêter le baptême de bébé Sylvain.

On évoque la « faille » dont tout le monde parle et je me souviens que ma belle-sœur Pauline a demandé : « T’as pas peur Roger de cette faille-là ? ». Il lui répond qu’il était allé voir et que, selon lui, la faille se dirigeait en s’éloignant des maisons.

Il a même fait descendre quelques invités pour leur montrer une fissure dans son solage. Sa galerie en ciment avait une distance d’avec sa maison. Il avait parlé aussi que son voisin avait une pompe dans son solage et que l’eau s’accumulait quand même.

Le mardi 4 mai, étant donné que Roger commençait un long congé, ma mère a décidé de venir nous voir à la maison pour s’assurer que tout se passait bien.

* * *

Vers 10h45 le soir, un téléphone nous apprend qu’il se passe quelque chose à Saint-Jean-Vianney...

On parle d’un glissement de terrain et, dans ma petite tête, les maisons glissent et se retrouvent un peu plus bas. Nous n’avions aucune idée de ce qu’était un glissement de terrain.

Un peu plus tard, on entend dire que l’eau arrivait. Ma mère s’exclame : « Oh non, pas de l’eau ! ». Pour nous tous dans la maison, la longue nuit commençait.

Il y avait des centres pour accueillir les rescapés : le Mémo et l’urgence de l’hôpital. Nous appelions à divers endroits où, semble-t-il, Roger avait été vu, mais on nous répondait dans la négative.

Dans un état d’anxiété extrême, nous passions de l’espoir à la déception.

* * *

Au cours de l’avant-midi, mon frère Jean-Claude, qui était policier à Chibougamau, est arrivé directement sur les lieux du sinistre. Les membres de la Sécurité l’ont laissé passer, étant donné qu’il était policier.

Jean-Claude se place tout au bord du précipice, lève le poing au ciel et crie : « Viens-y m’enlever la terre sous mes pieds à moi, viens-y, je suis réveillé moi ! » La Sécurité l’a escorté poliment à l’extérieur du site.

Je tiens à souligner que ce geste de Jean-Claude reflétait exactement ce que nous ressentions : colère, incrédulité, injustice, peine et douleur sans fond.

* * *

Quelques jours se passent et le cadavre de Roger est retrouvé, c’est le premier.

Mes deux frères, Marcel et Jean-Claude, s’occupent de l’identification. Il est reconnaissable, ses bras sont croisés sur sa poitrine comme s’il tenait quelque chose, une jambe est cassée.

Les préparatifs des funérailles s’organisent. Roger est exposé depuis trois jours et on demande à mes frères d’aller identifier une femme. Celle-ci a la bourse d’une Mme Landry à son bras.

Dans l’incertitude, mes frères téléphonent à ma mère pour savoir si Rosa avait un signe distinctif. Ma mère leur rappelle qu’elle vient d’accoucher il y a 15 jours. Ainsi, ma belle-sœur Rosa est officiellement identifiée. On place son cercueil près de celui de Roger.

Au cours d’une prière, debout près de Roger, je remarque une larme de sang qui coule le long de sa tête... On nous apprend qu’il avait tellement forcé que les veines de son cou avaient éclaté et qu’ils n’avaient pas pu embaumer la tête entièrement. Le cercueil a été fermé.

Bébé Sylvain n’a jamais été retrouvé.

Nous avons vécu ces 50 années avec une maigre consolation, c’est que Roger, Rosa et Sylvain sont partis en même temps, emportant avec eux tout ce qu’ils possédaient en termes de matériel et de souvenirs.

Aujourd’hui, on nous permet de partager ce que nous avons vécu. Les souvenirs sont encore douloureux, mais de pouvoir les exprimer nous rapproche de ceux et celles qui ont vécu cette terrible tragédie.