Jean-Eudes Senneville, propriétaire des bleuetières Senco, ne croit pas plus que cette situation va provoquer des faillites en série dans les groupes de producteurs indépendants.

Crise du bleuet: la capacité mondiale ciblée

«Excusez l'expression, mais on est dans la ''marde''. Moi aussi je vais perdre de l'argent puisque je suis un producteur de bleuets. Les usines sont des puits sans fond. Depuis 30 ans, on n'a jamais eu de dividende de ces usines. Au Nouveau-Brunswick, il ne reste que six propriétaires.»
Pour Jean-Eudes Senneville, propriétaire des bleuetières Senco, les problèmes sont avant tout reliés à la capacité mondiale de production qui a triplé en quelques années avec une saison exceptionnelle l'an dernier.
«Il y a encore des bleuets congelés de l'an passé dans les entrepôts», insiste Jean-Eudes Senneville. Ce dernier n'a pas voulu se prononcer sur la convention de mise en marché qui régit les relations entre les producteurs privés et les transformateurs qui sont souvent des propriétaires de bleuetières actionnaires dans les usines de transformation. Selon ce dernier, il faut espérer que la situation se rétablisse un peu comme ce fut le cas avec l'industrie de la canneberge qui a traversé une crise semblable.
«Ce n'est quand même pas moi qui contrôle le prix mondial. Cette année, les producteurs ont reçu une avance de 20 cents la livre. Ils vont recevoir un ajustement à la fin de l'année. J'espère que nous allons avoir un ajustement. L'an dernier, l'avance a été de 30 cents et les producteurs n'ont pas reçu d'ajustement parce que le prix sur le marché international ne le permettait pas», insiste Jean-Eudes Senneville.
Ce dernier rejette catégoriquement les accusations émanant des producteurs privés voulant que les deux grands transformateurs imposaient des prix dans l'objectif de les faire tomber un après l'autre pour récupérer des bleuetières à bas prix. Selon Jean-Eudes Senneville, la production indépendante ne représente que 10 % de la production globale. Ces chiffres vont à l'encontre de ceux avancés par les producteurs privés qui affirment détenir dans la région 30 % de la capacité de production.
Jean-Eudes Senneville ne croit pas plus que cette situation va provoquer des faillites en série dans les groupes de producteurs indépendants et croit qu'il est possible de gérer autrement les bleuetières. Il souligne qu'il est possible de diminuer les coûts de production en faisant des choix sur la façon d'exploiter les terrains.
Il rejette aussi les allégations voulant que les producteurs ne soient pas en mesure d'avoir la vérité sur les coûts de production des entreprises de transformation. «Les actionnaires des usines ont tous les chiffres entre les mains. Je ne crois pas que Rio Tinto va donner ses coûts de production à tout le monde», précise Jean-Eudes Senneville.
Une étude réalisée par Ernst and Young à la demande du syndicat n'avait pas permis aux producteurs d'obtenir de façon claire les coûts de production des usines. Ces coûts auraient pu être dévoilés devant les tribunaux alors que Bleuets sauvages et Bleuets Mistassini poursuivaient le producteur Daniel Gobeil. Quelques jours avant le début de la cause, les deux entreprises ont abandonné leur poursuite et n'ont donc pas été dans l'obligation d'ouvrir leur livre.
Jean-Eudes Senneville est incapable pour le moment de s'avancer sur l'ajustement que les producteurs peuvent espérer obtenir à la fin de l'année. Pour l'instant, il est capable de constater que la récolte régionale sera de 30 % inférieure à l'an dernier. La production régionale est aujourd'hui un élément de l'équation mondiale puisqu'un continent comme l'Amérique du Sud produit aujourd'hui autant de bleuets de Corinthe que les États producteurs des États-Unis.
Les ouvriers agricoles qui travaillent à forfait devront aussi faire leur part dans la réduction des coûts de production selon le patron des bleuetières Senco. Ce dernier considère qu'à sept cents la livre, le propriétaire d'une machine à récolter des bluets peut encore faire de l'argent.
«Nous avons nos propres matines dans nos bleuetières et à sept cents, c'est encore rentable pour la récolte», a conclu le patron de l'industrie des bleuets au Lac-Saint-Jean.
En bref
Le ministre Lessard à l'affût
Le ministre de l'Agriculture du Québec, Laurent Lessard, suit la situation de l'industrie du bleuet au Saguenay-Lac-Saint-Jean. La porte-parole du ministre, Christine Harvey, a indiqué que le ministère allait évaluer les possibilités de supporter les producteurs en utilisant les programmes en vigueur à la Financière agricole. Les propriétaires de bleuetières disposent d'assurances pour certains événements spécifiques comme des gelées afin de couvrir des pertes de production. Dans la situation actuelle, les problèmes sont principalement causés par le prix sur le marché mondial qui est plombé par une croissance de la production partout dans le monde. Le bleuet n'est pas couvert par les programmes d'assurance stabilisation qui sont principalement concentrés dans la production d'animaux de boucherie à l'exception des pommes et des céréales.
Des plaintes déposées
Des plaintes ont été déposées auprès des gestionnaires du Programme des travailleurs étrangers temporaires du Canada en raison de l'embauche de travailleurs originaires du Mexique à la bleuetière de Sainte-Marguerite-Marie de Dolbeau-Mistassini. Selon les informations obtenues par Le Progrès, les Bleuets sauvages du Québec, l'un des deux grands transformateurs de la région, ont procédé à l'acquisition de tracteurs pour la récolte de cette bleuetière. Les équipements sont opérés par les travailleurs étrangers. D'autres travailleurs mexicains sont quant à eux embauchés pour le chargement et le déplacement des caisses de bleuets. «Les bleuets ont toujours été récoltés par des travailleurs de la région qui ont des machines. Les gens sont en colère et ont déposé des plaintes. Il ne manque pas de main-d'oeuvre pour récolter les bleuets», a indiqué au Progrès un ouvrier agricole québécois. Les cueilleurs croient que l'entreprise veut ainsi mettre de la pression sur les cueilleurs québécois afin qu'ils acceptent des prix moins élevés pour la cueillette. Ils recevront cette année sept cents la livre au lieu de 10.
Des plaintes ont également été déposées à la MRC Domaine-du-Roy qui assume ces terres qui appartiennent à l'État et qui sont louées à des entreprises qui les transforment en bleuetières. Celle de Sainte-Marguerite-Marie est considérée comme l'une des plus belles bleuetières du Québec.