Cri du coeur contre QcRail

QcRail laisse planer un doute sur les projets industriels du Saguenay–Lac-Saint-Jean, estiment les administrateurs de Port de Saguenay, qui étaient de passage à Dolbeau-Mistassini, cette semaine, l’un des points de départ de la voie ferrée projetée.

« Le projet de QcRail vient jeter un doute sur notre plan de transport régional », a soutenu Carl Laberge, le directeur général de Port de Saguenay, lors d’une présentation réalisée à l’hôtel de ville de Dolbeau-Mistassini, mardi. Bien que le but de la présentation était de parler des occasions de développement régional qu’offre le port, le projet de QcRail a occupé une bonne partie de la présentation.

Ce dernier note que les opposants au projet d’Arianne Phosphate pourraient demander d’attendre de voir si le projet de QcRail va de l’avant pour éviter de construire d’autres infrastructures sur la rive nord du Saguenay. « On ne veut pas qu’une des seules mines de notre région crée des retombées dans une autre région », soutient Carl Laberge, qui soutient que le projet vient semer un doute dans l’esprit des gens pour le projet de Métaux BlackRock et même pour le projet de GNL Québec.

« J’appelle ça un “bypass” et je ne vois pas comment on peut gagner à court ou à long terme avec un rail comme ça qui vient faire un découpage de la région vers la Côte-Nord, a-t-il ajouté. Il n’y a pas d’avantage stratégique, parce qu’on a déjà une planification stratégique de transport, qui est plus efficace et moins cher et qui apporte plus de bénéfices pour notre région. »

Pour l’instant, le projet de QcRail, mené par ID Manic, un organisme de développement économique de Baie-Comeau, a reçu 15 millions de dollars, partagé à parts égales entre la Société du Plan Nord et le gouvernement fédéral, pour financer une étude technico-économique. Le projet de chemin de fer, évalué à près de deux milliards de dollars, relierait Dolbeau et Baie-Comeau pour y faire transiter des marchandises, notamment des produits agricoles et forestiers, sur les marchés internationaux. Cet investissement permettrait de profiter davantage des ententes commerciales conclues, notamment avec l’Europe, selon les promoteurs.

Selon Carl Laberge, l’étude de trafic parle de 800 wagons par jour, dont une bonne partie de grains. « Ça fait 10 ans que je travaille dans un port et je n’ai jamais entendu parler d’une problématique au niveau du grain dans l’Est, dit-il. Et si jamais il y a un besoin pour sortir des produits céréaliers ou agricoles, c’est facile pour nous de construire des terminaux au port de Grande-Anse. »

Selon une source gouvernementale qui préfère garder l’anonymat, le trajet de QcRail pourrait permettre de gagner jusqu’à trois jours pour atteindre les marchés, car le trafic ferroviaire est très intense. « L’enjeu n’est pas portuaire, mais ferroviaire, et on en est seulement à l’étude de potentiel technico économique », a souligné le fonctionnaire qui croit que Port de Saguenay ne devrait pas s’inquiéter outre mesure de ce projet, car il faudra attendre encore plusieurs années avant de terminer toutes les études nécessaires, sans compter le financement du projet. « Quand la Côte-Nord se développe, le Saguenay en profite et à l’échelle du monde, c’est la même région de l’Est-du-Québec », ajoute-t-il. Même si le projet de QcRail ne va pas de l’avant, rien ne garantit que les projets de Port de Saguenay se réaliseront pour autant.

Fluidité ferroviaire

Carl Laberge estime qu’il faut miser sur le plan de développement régional. « Pour limiter les impacts environnementaux, il faut amener les produits sur le bateau le plus rapidement possible », a-t-il mentionné, en soulignant que la distance entre Chambord et Baie-Comeau est de 460 km alors que 95 km séparent la municipalité du port de Grande-Anse. Ce dernier admet que des travaux doivent être faits pour améliorer la fluidité ferroviaire entre Dolbeau-Mistassini et Saguenay, car trois entreprises se partagent les rails. Le chemin ferroviaire Roberval-Saguenay, qui appartient à Rio Tinto, pose un problème particulier, car « des contraintes limitent la capacité à desservir simultanément plusieurs clients sans impact sur ses opérations et la communauté », peut-on lire dans le rapport du groupe de travail sur le transport régional réalisé à la suite du Sommet économique régional de 2015.

Pour Stéphane Bédard, président de Port de Saguenay, le projet de QcRail propose une solution à un problème inexistant. « J’ai l’impression qu’on est en train de se faire organiser parce qu’on n’a pas de problème de transport », a-t-il mentionné. Tout comme la région l’a fait avec le bois d’œuvre, elle doit imposer la transformation régionale du minerai pour se développer. Les installations industrialo-portuaires ouvrent des opportunités qui permettront de créer plus de 1000 emplois, dit-il, un outil important pour attirer des gens dans la région, et ainsi lutter contre la baisse de la population régionale.

Pont tracel

Pascal Cloutier, le maire de Dolbeau-Mistassini, a pour sa part mentionné que sa priorité demeure de construire le pont tracel, dans un premier temps, afin de construire un parc industriel régional par la suite. Ce site permettra d’accueillir les camions hors-norme pour ensuite les acheminer par train. « Notre meilleure option, c’est de travailler avec Port de Saguenay pour favoriser le développement économique régional », a-t-il dit, tout en souhaitant une meilleure fluidité du transport ferroviaire pour rejoindre le Saguenay.

Carl Laberge, directeur général et Stéphane Bédard, président de Port Saguenay lors d’une présentation faite dans l’hôtel de ville de Dolbeau-Mistassini.

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REFUGE ACOUSTIQUE OU OUTIL DE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ?

lors qu’une fenêtre d’opportunité laisse présager des investissements qui pourraient atteindre 16 milliards de dollars dans la région grâce aux installations de Port de Saguenay, la protection du béluga pourrait remettre en cause l’augmentation du trafic sur le Saguenay.

Accessible 365 jours par an, avec un chenal de 14 mètres à marée basse, le port de Grande-Anse est en mesure d’accueillir d’énormes navires de 100 000 tonnes. « Pour l’instant, on ne les voit pas, parce qu’il n’y a pas de client qui en a besoin », a mentionné Carl Laberge, directeur général de Port de Saguenay, lors d’une présentation faite à Dolbeau-Mistassini, mardi. Avec les projets sur la table à dessin, les administrateurs du port salivent à l’idée de voir les retombées économiques découler partout dans la région.

Le port de Grande-Anse est principalement un importateur de produits. On y importe notamment du sel de déglaçage en provenance des Îles-de-la-Madeleine, du brai liquide pour les usines d’aluminium, du cargo général et du charbon pour des entreprises comme Elkem Métal. Du côté des exportations, Granules LG exporte des granules de bois vers l’Italie et Granules 777 en fera de même sous peu à destination du Royaume-Uni. Bien que marginal par rapport aux décennies passées, on y exporte aussi de la pâte de bois produite à Saint-Félicien. 

Ces échanges représentent environ 60 navires par an. En ajoutant les 130 navires qui accostent aux installations de Rio Tinto, les 60 bateaux de croisières qui accostent à Bagotville, ça représente un trafic d’environ 250 bateaux par an, explique Carl Laberge. 

« Dans les années 1980, on recevait environ 500 navires par an aux quais de Saguenay, soit environ le même nombre de navires qu’il y aura si tous les projets en cours se réalisent », dit-il. 

Par exemple, le projet de Granules 777 ajoutera sept bateaux par an, Métaux BlackRock 25 par an, Arianne Phosphate 60 par an, et GNL Québec représentera un volume de 160 navires par an, pour un total de 252 navires supplémentaires sur le Saguenay. 

Cette augmentation ferait en sorte que 1,5 navire par jour transiterait sur le Saguenay en moyenne, alors que 25 bateaux par jour circulent dans le chenal du fleuve Saint-Laurent, où se trouvent également les bélugas. De plus, les décomptes dénombrent entre trois et 52 bélugas qui sont dans le Saguenay. « Le trafic est faible et même avec l’ajout de tous les projets à l’étude, il va demeurer faible, estime Carl Laberge. Comme il n’y a pas beaucoup de bateaux et pas beaucoup de bélugas, on pense que la cohabitation est possible. »

Refuge acoustique 

Robert Michaud, le directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM), confirme que le Saguenay est considéré comme un des deux seuls refuges acoustiques du béluga, avec le secteur de Cacouna. « Les femelles et les jeunes passent beaucoup de temps dans le Saguenay et on mène des études pour savoir si le même groupe demeure dans le Saguenay ou si différents bélugas le visitent de temps à autre », souligne l’expert. Ces études permettront de savoir quels individus subiront les impacts du développement du trafic maritime. 

Il faut regarder les projets d’augmentation du trafic maritime dans son ensemble, car tous les ports du Québec ont des projets d’expansion, ajoute Robert Michaud. « Avant d’autoriser un ou l’autre de ces projets, il faut regarder la question d’une façon globale », lance l’homme qui appelle à la prudence et à la patience, pour clarifier le tout avec des informations scientifiques. 

De plus, un premier plan d’action pour réduire l’impact du bruit dans l’habitat du béluga a été proposé par Pêche et Océans Canada en août dernier. La préservation des refuges acoustiques pourrait être une des solutions, mais il est encore trop tôt pour donner des conclusions, car l’ensemble des scénarios doit être évalué, estime Robert Michaud. 

Différentes mesures d’atténuation, telles de nouvelles technologies, des secteurs à éviter ou la réduction de la vitesse sont envisagés par les experts et par l’industrie pour mitiger les impacts sur l’espèce en péril. 

Ce dernier rappelle toutefois que le dernier recensement évaluait une baisse de la population de 1 à 1,5 % par an. Depuis 2016, l’espèce est désormais considérée comme étant en voie de disparition, alors qu’elle était jadis considérée comme menacée. L’augmentation de la mortalité des nouveau-nés et des femelles enceintes est particulièrement alarmante. Le bruit, les contaminants et le manque de nourriture sont les principales causes soupçonnées. « La seule cause sur laquelle on peut agir rapidement, c’est le bruit », conclut l’expert.