Vérification faite: la COVID-19 se transmet-elle par aérosol ?

VÉRIFICATION FAITE / L’affirmation : «Initialement on croyait que le nouveau coronavirus se propageait en gouttelettes, qui peuvent être retenues par un couvre-visage. Mais est-ce qu’il y a de nouvelles informations qui confirment que le virus se propage en aérosol ? Si tel est le cas, alors les masques artisanaux ne seront pas très efficaces. Alors est-il vrai que la COVID-19 peut se transmettre par aérosol?», demande Marie-Pierre Lapointe, de Québec.

Les faits

Il y a essentiellement trois voies par lesquelles les virus respiratoires peuvent théoriquement se transmettre. Il peut s’agir de gouttelettes plus ou moins «grosses» (certaines peuvent avoir moins de 1 mm de diamètre et être imperceptibles) qui vont soit se rendre directement sur une autre personne, soit se déposer rapidement sur une surface, généralement à moins de 2 mètres de la personne émettrice. Ces gouttelettes peuvent alors, et c’est la seconde voie possible, être involontairement touchées du doigt par quelqu’un, qui s’infectera ensuite en portant ses mains à son visage. Notons que les surfaces peuvent également être contaminées par un malade qui aurait des sécrétions sur les mains.

Ou encore, troisième possibilité, le virus est porté par des gouttelettes tellement fines qu’elles mettent beaucoup de temps avant de se déposer, restant suspendues dans les airs pendant 1 heure ou plus, et voyageant sur des distances nettement plus grandes que 2 mètres. Ce sont ces micro-gouttelettes qui sont appelées aérosols. On considère généralement qu’une gouttelette doit mesurer moins de 5 microns (ou si l’on préfère : un 200e de millimètre) pour se comporter comme un aérosol, mais on a affaire ici à un continuum. D’après cet article paru en 2006 dans la revue médicale Emerging Infectious Diseases, les gouttelettes de 100 microns (0,1 mm) de diamètre se trouvant à 3 mètres dans les air mettent environ 10 secondes avant d’atteindre le sol. À 20 microns (0,02 mm), cela prend 4 minutes, 17 minutes à 10 microns et pas moins de 62 minutes à 5 microns.

Il va sans dire que la transmission par aérosol fait une énorme différence dans une épidémie. Le simple fait de se trouver dans une pièce où parle une personne infectée peut suffire à attraper une maladie qui voyage par aérosol, alors qu'il faut un contact beaucoup plus soutenu pour les microbes «à gouttelettes».

En ce qui concerne la COVID-19, il semble acquis qu'elle se transmet par les gouttelettes (les «grosses») et par les surfaces. Du moins, à peu près personne ne conteste que ce sont là des modes de transmission importants. La voie des aérosols, cependant, est beaucoup plus controversée.

Il se trouve d’authentiques experts qui estiment qu’il s’agit d’une voie de contagion significative. Plus de 200 chercheurs ont cosigné ce mois-ci une lettre ouverte dans la revue Clinical Infectious Diseases plaidant en ce sens. Cela a d’ailleurs amené l’Organisation mondiale de la santé à réviser sa position sur le sujet. Alors que l’OMS considérait auparavant cette voie comme probable uniquement à la suite de certaines procédures médicales  (comme l’assistance respiratoire) connues pour produire beaucoup d’aérosols, elle l’estime désormais «possible» dans d’autres circonstances, en particulier quand des groupes restent longtemps dans des endroits fermés et mal ventilés.

Mais entre «voie possible» et «voie importante» ou «prépondérante», il y a un grand pas que tous ne sont pas prêts à franchir. Le débat actuel qui a lieu dans la communauté médicale porte surtout là-dessus. Les preuves de transmission aérosol dont on dispose pour l’instant sont souvent décrites comme anecdotiques et pas particulièrement claires par plusieurs observateurs.

On a par exemple détecté le matériel génétique de la COVID-19 dans des échantillons d’air à plusieurs reprises, notamment en Chine, à Singapour et en Italie. D’un côté, cela pourrait effectivement signifier que le virus voyage sous forme d’aérosols. Mais de l’autre, on ne sait pas si ce matériel génétique appartenait à des virus «vivants» et infectieux, ou à des virus «morts» qui ne peuvent pas rendre malade.

Une façon de contourner ce problème est d’examiner les cas de «super-propagation», où les aérosols sont soupçonnés d’avoir joué un rôle important. Mais voilà, ceux que l’on connaît sont plutôt équivoques — assez pour être interprétés dans un sens comme dans l’autre.

Tenez : le 24 janvier dernier, 10 personnes appartenant à trois familles ont été infectées par la COVID-19 lors d’une même soirée dans un restaurant de Guangzhou, en Chine. Pour le chimiste de l’Université du Colorado Jose-Luis Jimenez, un spécialiste des aérosols qui est convaincu que plus de 50 % des infections au coronavirus passent par cette voie, il faut faire des «contorsions intellectuelles» pour expliquer cet épisode sans transmission par aérosols, puisque les 10 personnes étaient assises à trois tables différentes, souvent dos-à-dos. Mais pour le médecin et blogueur américain David Gorski, ce n’est pas si convaincant que ça puisque les trois tables étaient côte-à-côte et qu’aucun des serveurs ni des 68 autres clients présents ce soir-là, qui n’étaient pourtant pas loin, n’a été infecté.

Et les autres cas connus de super-propagation souffrent tous d’un problème commun : ils se sont produits dans des espaces clos, entre des gens qui étaient relativement proches les uns des autres. Dans ces conditions, il est difficile de dire si le virus a voyagé par gouttelette ou par aérosol. Si on avait affaire à un cas où la contagion serait arrivée, par exemple, dans une tour à bureaux entre des personnes ne travaillant pas sur le même étage, on pourrait sans doute exclure les gouttelettes. Mais quand il s’agit de gens qui mangent à des tables voisines ou qui chantent tous dans la même chorale (à 30 cm les uns des autres), ce n’est pas évident.

En outre, lisait-on lundi dans le Journal of the American Medical Association, plusieurs caractéristiques de la COVID-19 sont incohérentes avec l’idée que les aérosols seraient une voie de contagion importante ou prépondérante. Ainsi, le célèbre «R0» du nouveau coronavirus est entre 2 et 3, ce qui signifie qu’une personne malade va en infecter 2 ou 3 autres en moyenne. C’est beaucoup plus proche de la grippe (autour de 1,5) qui se transmet très principalement par gouttelettes et par les surfaces, que du R0 de maladies qui sont connues pour voyager en aérosol (la rougeole, par exemple, a un R0 entre 12 et 18).

Et puis, note l’article du JAMA, le risque de transmission entre personnes vivant sous un même toit varie entre 10 et 40 %, et on tombe à 7 % pour des contacts rapprochés mais moins soutenus, comme partager un repas. Cela semble trop faible pour un virus qui se transmettrait efficacement par aérosol.

Verdict

Pas clair. Il y a des études et des expertises qui suggèrent clairement qu’au moins dans certaines circonstances (longue période passée dans un endroit mal ventilé), la COVID-19 est capable de se propager par aérosol. Mais il y a aussi beaucoup de données et d’expertises qui suggèrent que cela ne doit pas être une voie de transmission importante. Il faudra attendre que d’autres études paraissent avant d’en être certain.