Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge
Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge

Rattrapage scolaire: plus d'argent, moins de bureaucratie [VIDÉO]

Olivier Bossé
Olivier Bossé
Le Soleil
Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, annonce 20 millions $ de plus et moins de bureaucratie pour tenter de rattraper le retard pris par certains élèves depuis le début de la pandémie de COVID-19. 

«Un filet de sécurité pour permettre de détecter les retards» pris au courant des mois de fermeture des écoles, au printemps.

C'est ainsi que M. Roberge qualifie les 20 millions $ de plus allongés par le ministère de l'Éducation en vue de la rentrée, annonce réalisée dans une école de Québec, lundi matin.

«Chaque début d'année scolaire, on vise à faire un rattrapage. Et ça se pose avec encore plus d'acuité cette année. On s'attend à ce qu'il y ait davantage de retard et c'est pour ça qu'on met plus de ressources», a-t-il affirmé, dans le gymnase neuf d'à peine deux ans de l'école Du Boisé 1 du secteur Notre-Dame-des-Laurentides, banlieue nord où les petites familles sont très nombreuses.

Cette annonce survient une semaine après celle des cadres sanitaires généraux dans lesquels s'effectuera cette rentrée scolaire pas comme les autres, à compter de la semaine prochaine, avec entre autres le port du masque obligatoire dans leurs déplacements pour les élèves à partir de la cinquième année du primaire.

Sur l'idée de retarder la rentrée d'une semaine ou deux pour s'assurer que le personnel des écoles est prêt, comme ça se fera dans d'autres juridictions, dont la Saskatchewan, le ministre Roberge estime que «les jeunes ont assez manqué de jours de classe» ce printemps. Il rappelle que les journées pédagogiques peuvent être déplacées et servir de tampon en début d'année, si désiré par les directions d'écoles et leurs enseignants.

7309,94 $ par école

Les 20 millions $ supplémentaires serviront à embaucher plus d'enseignants, de techniciens en éducation spécialisée, de professionnels et de tuteurs. On parle de 350 personnes de plus en équivalent temps plein.

Le tout pour les 2736 écoles primaires, secondaires, centres de formation professionnelle et d'éducation des adultes du secteur public québécois. Donc une somme moyenne de 7309,94 $ par établissement.

Cette injection d'argent s'avère ponctuelle, précise le ministre.

Ces 350 nouvelles embauches ne représentent même pas une personne de plus par école secondaire, le Québec en comptant 394. 

560 000 heures gagnées

Plus que de l'argent, c'est aussi plus de temps que les enseignants et les professionnels auront, cet automne, pour s'occuper des élèves en difficulté.

La part administrative du système d'évaluation des élèves en difficulté est suspendue pour deux ans. Au lieu d'accoler une cote à chaque élève en début d'année afin de toucher le financement en conséquence de la part du ministère, on recevra l'argent d'emblée et les modifications pourront venir par la suite, au cas par cas, si nécessaire.

Allègement bureaucratique réclamé depuis longtemps par les intervenants du réseau de l'éducation, enseignants comme orthopédagogues et autres professionnels.

Pas moins que 560 000 heures de services se transfèrent ici de la paperasse aux élèves.

L'idée est de ne plus revenir en arrière et de trouver une solution permanente d'ici deux ans.

Une campagne d'information et de sensibilisation auprès des citoyens et surtout des parents sera aussi diffusée pour les sensibiliser davantage au décrochage possible de leur jeune. Le psychologue et professeur spécialisé en adaptation scolaire de l'Université Laval Égide Royer figure dans la publicité.

Avec les cinq mesures déjà annoncées dans le budget de mars, le ministre Roberge et le gouvernement de la CAQ comptent huit nouvelles mesures totalisant 100 millions $ d'investissement pour la rentrée 2020.

Le gouvernement partage ses informations sur la rentrée à Québec.ca/rentrée.

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LES RÉACTIONS

Égide Royer, psychologue et professeur spécialisé en adaptation scolaire à l'Université Laval

«Sur la question d'"étiquetage" des enfants, ça fait plus de 15 ans que je réclame des modifications à ce système-là. Où on met 2,9 milliards $ par année avec un taux de diplomation des élèves en difficulté de 38 %, un des plus bas en Amérique du Nord. [...] La plus-value éducative en termes de réussite, à mon humble avis et en fonction des recherches, n'est pas là.»

Sur le risque plus élevé de décrochage, «on a toujours oublié l'éducation des adultes. Et la majorité des élèves à l'éducation aux adultes au Québec sont des jeunes de 16 à 20 ans. Et là, il y a un taux de décrochage important. [...] Ça fait 20 ans que je recommande que l'âge de fréquentation scolaire au Québec passe à 18 ans, comme en Ontario et au Nouveau-Brunswick».

«Quand les taux de chômage montent, les taux de décrochage diminuent [d'environ 10 %]. Mais présentement, je ne suis pas capable de me faire une tête à partir de la recherche si ça va être cas dans cette situation-ci [de pandémie]. Par mesure de prudence, faut le prévoir.»

Isabelle Gadbois, présidente de l'Association des orthopédagogues du Québec

«Les mesures qui sont annoncées, ça fait longtemps qu'on les demande. Notamment sur l'allègement réglementaire. On parle de 560 000 heures, c'est conservateur, on ne serait pas surpris que ce soit plus. Ça fait longtemps qu'on dénonce cette bureaucratie trop lourde, qui n'est pas au service des interventions faites dans les milieux. [...] Le ministre nous assure deux ans, mais moi j'avais tiré pour une troisième année. Cette année est un peu comme une année zéro, ce qui est comme essayer d'attraper du Jello pas de plat, pas de cuillère.»

«Attention au mot rattrapage. C'est un mot qui met de la pression, un mot qui génère du stress et de l'anxiété, de l'insécurité. Et ce mot va placer certains élèves en non-disponibilité d'apprentissage.»

Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement

«La mesure qui donnera un impact rapidement sera celle d'enlever la lourdeur administrative aux spécialistes dans les écoles. Notre personnel professionnel met entre 25 et 30 heures pour réaliser une validation pour un élève. Du temps inestimable qu'on récupère. Bien entendu, il restera le casse-tête de pénurie de personnel. [...] On n'aura pas les gens du secondaire pour venir nous donner un coup de main [comme au printemps]. Mais on peut trouver d'autres moyens par la tâche éducative des enseignants ou avec certains orthopédagogues disponibles pour mettre des gens légalement qualifiés en classe.»

Line Lachance, vice-présidente de l’Association québécoise du personnel de direction des écoles

«Dans les écoles, on a déjà du personnel à temps partiel à qui on pourra bonifier la tâche. Il y a de la pénurie de personnel dans certaines régions plus que dans d'autres, mais on est créatif, en milieu scolaire.»

«La difficulté est le retrait de certaines personnes, surtout en service de garde, où on trouve plus souvent des gens plus âgés à la santé précaire et qui ne peuvent pas rentrer au travail.»

Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l'enseignement

«Il y a un pas dans la bonne direction. Depuis des années, on demande l'élimination de la bureaucratie pour donner des services aux élèves rapidement. [...] Les milieux qui ne pourront pas faire de parascolaire pourront utiliser cet argent pour donner des services. Ça peut être intéressant.»

«Mais il faut rappeler que depuis des années, le milieu de l'éducation est en grande souffrance. On sait qu'il faut éviter la précarité. Ça va nous prendre des sommes qui sont garanties à long terme, pas juste pour un début d'année 2020, pas juste pour l'Année, mais pour les années à venir.»

«Est-ce que la campagne de publicité peut être considérée comme un service direct à l'élève? On ne peut pas être contre, mais ce ne doit pas être calculé dans l'argent remis en éducation cette année.»

Christine Labrie, porte-parole en matière d'éducation pour Québec solidaire

«Enfin du soutien aux élèves. Ça arrive un peu tard, on talonnait le ministre depuis ce printemps.»

«Ça veut dire que chaque année, on a 560 000 heures de services qui ne sont pas données aux élèves parce qu'elles sont perdues dans la bureaucratie. Ç'a pris une crise pour que le ministère de l'Éducation s'en rende compte et décide d'alléger sa bureaucratie — pas pour toujours, seulement pour deux ans. Ce que j'aimerais, c'est que le ministre se rende compte que les services aux élèves, c'est vraiment une priorité dans le réseau. Qu'on en fasse une priorité, d'offrir ces services-là et d'imposer un seuil minimal de services aux élèves.»

«Ces ajouts-là, c'est une goutte d'eau dans l'océan des besoins.»

Véronique Hivon, porte-parole en matière d'éducation pour le Parti québécois

«Depuis la semaine dernière, on voit le ministre de l'Éducation en mode rattrapage. [...] C'est inconcevable que ce soit à une semaine de la rentrée qu'on ait finalement un début de plan de match, mais mieux vaut tard que jamais.»

«Il y a déjà une pénurie. On se serait attendus aujourd'hui que le ministre arrive avec des moyens concrets. Pas juste un chiffre, mais des moyens, de dire par exemple : "Comme dans le milieu de la santé, on va faire un appel du pied pour que des enseignants, des spécialistes retraités, des gens qui sont dans le privé, des étudiants en enseignement ou dans les services spécialisés d'orthopédagogie, d'orthophonie, soient au rendez-vous, lèvent la main, quitte à créer des incitatifs financiers pour les amener. On aurait pu penser que oui, 20 millions $, mais qu'on allait s'asseoir pour voir est-ce qu'il y a des primes qui peuvent être offertes? Est-ce qu'on peut payer du temps supplémentaire?»

Marwah Rizqy, porte-parole en matière d'éducation pour le Parti libéral du Québec

«Le ministre a obtenu 20 millions $ supplémentaires pour un million d’enfants au Québec. Faites le calcul : c’est 20 $ par enfant. […] Le poids du ministre, c’est quoi aujourd’hui à la table du Conseil des ministres? Il est juste allé chercher 20 $ par enfant!»