Aux Vallons maraîchers, le propriétaire Jacques Blain devait engager une douzaine d’employés étrangers cette année.
Aux Vallons maraîchers, le propriétaire Jacques Blain devait engager une douzaine d’employés étrangers cette année.

Préparer la saison de maraîcher dans l’incertitude

Tommy Brochu
Tommy Brochu
La Tribune
SHERBROOKE — Viendront-ils ou pas, cette année, les travailleurs étrangers qui sont très importants pour les producteurs locaux? C’est dans cette incertitude que les différents maraîchers du Québec préparent le début de leur saison. 

Aux Vallons maraîchers, le propriétaire Jacques Blain devait engager une douzaine d’employés étrangers cette année. « La main-d’œuvre locale, c’est beaucoup plus compliqué à avoir, considère-t-il. Les organismes qui veulent les faire venir travaillent fort. Je n’ai pas plus de nouvelles. On n’a aucune certitude à savoir combien vont pouvoir venir, et quand. »

« Je risque d’être en pénurie de main-d’œuvre. Il y a des Québécois qui veulent aider, mais pour la plupart, ils n’ont pas d’expérience en agriculture. Ça va nous demander plus d’efforts de formation. Est-ce qu’ils vont vouloir rester toute la saison avec nous? C’est le questionnement qu’on a. Si l’économie redémarre et qu’ils retournent dans leur métier, on se retrouve les mains vides », enchaîne-t-il, se réjouissant cependant de la bonne volonté des Québécois. 

Selon M. Blain, un travailleur étranger peut exécuter environ une fois et demie le travail d’un Québécois. Il estime qu'il prendrait 20 Québécois pour remplacer 12 Guatémaltèques. « Ce sont des gens qui restent en majorité en campagne. Ils sont sélectionnés en fonction de leur expérience dans les champs. Ils savent à quoi s’attendre, c’est un travail assez difficile. Je ne veux pas dire que les Québécois ne sont pas capables de le faire, mais on a perdu contact avec l’agriculture », exprime celui qui cultive 90 acres. 

Quels sont les atouts pour travailler dans les champs? « Ça prend de l’endurance, répond l’horticulteur. C’est un travail répétitif. Il y a des gens qui disent que c’est abrutissant, mais c’est le travail qu’on a à faire. Quand on désherbe, il faut désherber. Comme on est bio, il n’y a pas d’herbicide. C’est la nature du travail, donc il faut faire avec. »

Souvent, les travailleurs étrangers passent plus de temps au travail que les employés d’ici. « Les travailleurs étrangers font souvent entre 50 et 60 heures par semaine. Les Québécois, en moyenne, lorsqu’ils ont fait 40 heures, c’est suffisant pour eux. C’est un contexte différent, ils sont ici avec leur famille, donc doivent s’en occuper. Les travailleurs étrangers sont loin de leur famille, donc s’ils ne travaillent pas, ils s’ennuient. Ils veulent travailler le plus possible pour ramener de l’argent chez eux », analyse Jacques Blain. 

M. Blain dit recevoir beaucoup plus de candidatures qu’à l’habitude. « On reçoit beaucoup de CV et beaucoup d’appels. Beaucoup de producteurs décident de planter moins. Nous, on envisage de faire la même chose », dit-il, ajoutant qu’il prendra cette décision dans un mois. 

Étudiants

D’après la directrice du CRIFA de Coaticook, Tina Desmarais, les agriculteurs vont souvent privilégier les travailleurs de l’extérieur, « car ils ont des aptitudes que tu veux avoir ». « Les gens qui sortent du CRIFA ont ces aptitudes, car ils ont choisi ce domaine, assure-t-elle. Quand on parle de monsieur madame Tout-le-Monde qui veut se réorienter, car il y a un besoin et que leur domaine est fermé, ce n’est pas la place de tout le monde, effectivement. »

« Souvent, les propriétaires font beaucoup d’ouvrage, car ils ne comptent pas leurs heures, poursuit Mme Desmarais. Ils ne sont pas capables de payer. C’est le fun le programme du gouvernement offrant 100 $ par semaine aux travailleurs dans le domaine agricole, mais la personne fait environ 350 $ par semaine. C’est dur sur le physique, ce sont de longues journées. Ce n’est pas fait pour n’importe qui. Souvent, les gens vont aller là-dedans, car ils vont vouloir démarrer une entreprise. Tu vas aller travailler chez quelqu’un comme étudiant. »

Selon elle, le domaine maraîcher est très populaire. « On est en explosion de ce côté. On a trop de cohortes, beaucoup de demandes, ce sont des gens qui en mangent », confirme-t-elle, réjouie.

« Les élèves ont tous des emplois devant eux, résume Tina Desmarais. On ne fournit pas assez d’élèves, on a beaucoup de demandes. »

En tout, le CRIFA compte quelque 300 élèves. 

La moitié de travailleurs étrangers de l’an passé?

L’UPA Estrie est au courant de l’inquiétude des producteurs maraîchers occasionnée par l’incertitude de l’arrivée des travailleurs étrangers. Le président de l’UPA Estrie, François Bourassa, considère que « les producteurs espèrent au minimum recevoir la moitié [des travailleurs] qu’ils avaient l’an dernier ».

« L’optimisme est meilleur qu’il y a trois semaines. Les premiers Guatémaltèques sont arrivés cette semaine. Même chose pour les Mexicains. La roue a commencé à tourner », précise-t-il. 

En Estrie, l’UPA s’occupe d’environ 250 travailleurs étrangers annuellement. « D’autres organismes s’occupent d’autres travailleurs étrangers également. Le chiffre est beaucoup plus haut », précise-t-il. 

Le président de l’UPA Estrie pense que la prime de 100 $ pour les travailleurs œuvrant dans le domaine agricole incite les gens à envoyer leur curriculum vitae. « Mais il doit y avoir un tri, précise-t-il. C’est un travail physiquement difficile. Il y a des méthodes de travail sécuritaires à respecter. Il y a aussi l’incitatif pour le recrutement et une aide financière pour la formation. Des sous seront également sortis pour soutenir les centres d’emplois. Actuellement, il y a beaucoup de travail à filtrer les candidats et faire des matchs qui conviendront autant à l’employeur qu’à l’employé. On ne peut pas envoyer n’importe qui, n’importe où. »

Et selon lui, la mesure doit être éclaircie. « Si tu donnes 4 $ de l’heure supplémentaire aux Québécois et que les travailleurs étrangers doivent avoir exactement le même salaire, les coûts de main-d’œuvre vont augmenter. Il y a quelque chose à parfaire. Il y a plein de questions », confirme-t-il. 

Prix

Est-ce que les consommateurs pourraient constater une hausse de prix cet été? « Pour les fraises entre autres, les prix qu’on retrouve aux États-Unis viennent souvent dicter ceux qu’on retrouve ici, répond M. Bourassa. Malheureusement, le consommateur achète beaucoup plus le prix que l’achat local. Avec ce qui s’est passé, on espère que l’achat local sera renforcé. » 

« Avec toutes les mesures qui ont été mises en place — car il y a des conditions pour recevoir des travailleurs étrangers — les règles de distance à respecter, les logements, etc., les gens qui recevaient 200 ou 250 travailleurs étrangers sur une ferme pourront en recevoir environ 80 à 100, enchaîne-t-il. Ce sont des coûts supplémentaires. Le premier mai, le salaire minimum augmente. Dans les fraises et les framboises, une très grande partie du coût, c’est de la main-d’œuvre. C’est sûr que ça va se refléter sur le prix, sinon les producteurs seront à perte. »

M. Bourassa pense que « si chaque consommateur devenait un citoyen responsable, ça réglerait beaucoup d’ennuis ». « Encouragez le marchand du coin à la place d’aller dans une grande surface. J’espère que la crise va faire en sorte que les gens vont réaliser que l’importance de chaque dollar dépensé est encore plus importante que son droit de vote. Ça peut faire de très grands changements dans la société », conclut-il.