Des bénévoles de Résilience Montréal donnent de la nourriture et de l'aide aux sans-abri, le 27 mars à Montréal.
Des bénévoles de Résilience Montréal donnent de la nourriture et de l'aide aux sans-abri, le 27 mars à Montréal.

Pénurie de bénévoles: le réseau était mal préparé

Depuis le début de la crise sanitaire causée par le coronavirus, les gouvernements multiplient les appels au bénévolat. Que ce soit à l’aide des différentes plates-formes web (je bénévole, volunteer connector) ou même des discours des dirigeants, des vedettes et des artistes, tous les citoyens et citoyennes sont appelés à donner de leur temps pour aider les plus vulnérables, appuyer les organismes communautaires ou encore venir à la rescousse des systèmes de santé débordés.

Pourtant, quoique généreuse, la réponse à ces appels n’a pas suffi. Pourquoi ?

Les réflexions menées par notre groupe de recherche Bénévolat en mouvement nous permettent de formuler trois éléments de réponses.

Le tournant néolibéral de l’État-providence

Si les sociétés précédentes étaient appuyées par différentes structures sociales d’entraide ou de solidarité (la famille, la religion, la communauté), la nôtre est strictement régulée par la loi du marché, donc de l’échange et du profit. Pour pallier les points aveugles de ce marché, les États ont donc créé des systèmes publics, de santé et d’éducation notamment, pour supporter les plus vulnérables.

En temps de crise sanitaire, on devrait donc s’attendre à ce que ces systèmes publics soutiennent moindrement l’effort de soin nécessaire. Or, le réseau semble tout sauf préparé. Le personnel manque partout, surtout dans les CHSLD qui s’occupent de nos aînés. Il y a pénurie d’équipement. Les employés sont épuisés. D’où l’idée de demander aux bénévoles d’intervenir pour prendre la place de la main-d’œuvre exsangue. Ajoutons à cela les responsabilités publiques que l’État a laissées entre les mains du secteur à but non lucratif ou associatif, comme la prise en charge des personnes plus vulnérables.

Mais si les États occidentaux n’avaient pas autant réduit les dépenses dans les services publics ces dernières années (les multiples vagues d’austérité commencées sous le gouvernement Couillard dans le cas du Québec, Harper dans le cas du Canada), si les gestionnaires du ministère de la Santé n’avaient pas appliqué une stricte organisation scientifique du travail aux hôpitaux pour rationaliser, segmenter et normaliser les tâches du personnel — comme si les établissements de santé pouvaient calquer leur fonctionnement sur celui d’une chaîne de montage d’une usine de Toyota — si nos dirigeants n’avaient pas contraint les organismes communautaires à entrer en compétition pour le peu de ressources disponibles, et bien nous n’aurions probablement pas besoin d’autant de bénévoles pour épauler les efforts du service public et prendre soin de nos concitoyens.

Le tournant néo-libéral de l’État-providence explique donc la situation de pénurie qui a mené à cet appel massif au bénévolat. Un appel qui, bien qu’il soit structuré et largement disséminé, ne porte pas les fruits escomptés. Pourquoi ?

La professionnalisation du bénévolat

Il faut d’abord mentionner la forte tendance qu’ont les grands organismes à vouloir « professionnaliser » le bénévolat. Au lieu d’être considéré comme un don de soi à long terme, le bénévolat y est perçu essentiellement en termes de compétences, de performance et de carrière professionnelle.

Par rapport au travail dit « professionnel », le bénévolat est ainsi conçu comme une forme de travail non rémunéré et amateur qui doit être « professionnalisé » pour améliorer son rendement. S’ensuivent alors des stratégies de gestion par les organismes pour recruter des bénévoles qui répondent à des besoins très précis (compétences en comptabilité ou en communication, par exemple) au lieu de créer des larges appels à la mobilisation et de former ensuite les bénévoles recrutés.

Trois conséquences de cette professionnalisation sont à dénoncer :les injonctions de productivité qui ne touchaient auparavant que les salariés du secteur privé, la standardisation des pratiques bénévoles, et une focalisation sur les compétences des bénévoles. Résultat : l’engagement bénévole devient hautement formalisé et orienté vers le développement ou la mobilisation d’expertise, fragilisant ainsi ses socles relationnel, solidaire et politique.

Il n’est donc pas surprenant que les initiatives spontanées d’entraide soient plus limitées, et celles qui émergent, par exemple dans des temps de crise, subissent des pressions pour standardiser leurs pratiques. Ajoutons à cela la forte instrumentalisation du bénévolat, vu par plusieurs comme une manière d’enrichir son CV ou encore d’acquérir une première ou nouvelle expérience de travail.

S’engager pour s’épanouir plutôt qu’aider

À cela il faut rajouter l’individualisation des pratiques bénévoles. Depuis le début des années 2000, de multiples nouvelles formes de bénévolat sont en effet apparues, déconstruisant l’engagement classique à long terme. Le micro-bénévolat ou le bénévolat épisodique désigne, par exemple, l’engagement à court terme. Les bénévoles dits «USB» se branchent et se débranchent quand ils veulent dans les projets qui les motivent sans se soucier de s’engager auprès d’un organisme à long terme.

Ensuite, le bénévolat dit réflexif désigne le fait que l’individu est au centre de l’implication : c’est un moyen d’exprimer ses talents et d’en recevoir les éloges ou encore de vivre une « expérience bénévole » chère à l’épanouissement de soi. L’exemple le plus frappant est celui du volontourisme par lequel des jeunes s’engagent volontairement dans des projets humanitaires dans des pays émergents pour bien occuper leurs vacances d’été.

Ceci démontre bien une individualisation du bénévolat contemporain qui est perçue comme un moyen, souvent ponctuel, de vivre des expériences et d’acquérir des compétences et non comme un service rendu à sa communauté. L’impact de ces nouvelles formes de bénévolat, plus volatiles, se fait déjà ressentir par les organismes communautaires, et encore plus en temps de crise. Malgré plusieurs efforts de valorisation du bénévolat, comme la Semaine de l’action bénévole, nous constatons qu’il existe un manque de reconnaissance de l’implication bénévole dans la population, et plus particulièrement chez les jeunes. D’où le besoin criant de renouveler les banques de bénévoles.

Espérons que cette crise que nous vivons nous rappellera l’importance des valeurs communautaires et solidaires et permettra de renforcer ce tissu social affaibli par les logiques de marché. Ainsi, lors d’une éventuelle situation d’urgence, nous serons les premiers à coordonner nos efforts citoyens pour venir en aide des plus démunis, car les réseaux d’entraide seront déjà en place et la solidarité sera de mise dans nos rapports aux autres.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

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