La COVID-19 met des obstacles pour les bénéficiaires de chiens d’assistance

En furetant dans un groupe Facebook destiné aux bénéficiaires de chiens-guides, chiens de mobilité et chiens d’assistance, une publication d’un des membres m’a sauté aux yeux : «Avez-vous osé sortir avec votre chien ? Êtes-vous capable de sortir de chez vous ?». Depuis mars 2020, plusieurs ont les yeux rivés sur les nouvelles et suivent les consignes gouvernementales. Mais dans tout ce tumulte, aurait-on oublié les citoyens vivant avec un handicap?

Je suis étudiante au doctorat à l’Université d’Ottawa et enseignante ressource pour des élèves suspendus ou renvoyés. Je me spécialise dans les domaines de l’inclusion et des chiens d’assistance. Mon projet de recherche m’a permis d’avoir Toulouse, un chien d’assistance de la Fondation Mira entraîné spécifiquement pour mes élèves à besoins particuliers. Depuis mars 2019, elle m’accompagne partout et m’a fait découvrir une réalité à laquelle je ne m’attendais pas.

En tant que chercheure dans ce domaine, j’ai la chance d’avoir accès à des réseaux de bénéficiaires de chiens d’assistance. Avec cet article, je tiens à leur offrir une voix publique afin de dresser un portrait de leur réalité depuis le début de la crise de la Covid-19.

Une accessibilité défaillante

Le « capacistisme » est le mot pour décrire la force de discrimination multidimensionnelle exercée envers les personnes vivant avec un handicap. Les bénéficiaires de chiens de travail en sont victimes au quotidien. En effet, notre société est conçue pour les citoyens sans handicap et oblige de facto les personnes en ayant un à se battre pour leurs droits essentiels, telle l’accessibilité, et ce malgré la charte canadienne des droits et libertés et la Loi canadienne sur les droits de la personne qui « garantissent l’égalité des droits des personnes handicapées et les protègent contre la discrimination ».

En contexte normal, les chiens de travail permettent d’accompagner ces individus et de faciliter leur quotidien. Toutefois, depuis le début de la crise de la Covid-19, les obstacles à l’accessibilité n’ont jamais été aussi considérables.

Les risques d’exclusion augmentent

Anne-Marie Bourcier a une déficience visuelle et est bénéficiaire de son troisième chien-guide de la Fondation Mira. Avec son chien Machine, elle prend couramment l’autobus et le métro pour aller magasiner ou déjeuner avec une amie. L’autonomie est le mot d’ordre pour le duo. Cependant, depuis la pandémie, ils ne sortent plus en public. Elle m’a écrit un long courriel pour me faire part de sa nouvelle réalité.


« Je ne vois pas comment je pourrais être autonome avec mon chien-guide dans une épicerie : où commencent les flèches ? Où sont les lavabos pour se laver les mains ? Vais-je frôler quelqu’un ? Allons-nous nous tromper de sens dans les allées ? Quelqu’un va-t-il m’aider une fois sur place ? Mon chien-guide est habitué d’entrer directement dans le commerce. Si on entre, va-t-on nous dire de sortir et de faire la file d’attente ? C’est à mon avis assez complexe… »
Anne-Marie Bourcier

Ces questions restent sans réponse pour Anne-Marie et bien d’autres bénéficiaires. Les obstacles physiques sont majeurs, surtout pour un chien qui n’a pas été entraîné à faire face au contexte de crise sanitaire et aux mesures de prévention.

Alors que nous pourrions supposer que les gens donnent la priorité aux personnes vivant avec un handicap, c’est plutôt le contraire qui se produit. Par exemple, un autre bénéficiaire de chien-guide explique qu’il doit souvent éviter les gens qui ne lui cèdent pas le passage.

Les chiens et la distanciation sociale

S’additionnent à cela les situations où le handicap n’est pas visible et que le public croit que le chien est en entraînement. Des campagnes de sensibilisation sur la distanciation sociale ont d’ailleurs été menées par la Fondation INCA.

Campagne de sensibilisation de l’INCA sur la distanciation sociale pour les bénéficiaires de chiens-guides. Description de l’image : Un bénéficiaire et son chien-guide sont à la gauche de l’image et une flèche indiquant 2 mètres – 6 pieds les sépare d’une personne faisant son épicerie. Il est écrit : Les chiens-guides ne comprennent pas la distanciation sociale. Merci de nous aider à garder une distance sécuritaire.

Aux obstacles physiques s’ajoutent les obstacles psychologiques. « À l’hôpital, j’ai besoin de mon chien et de mon conjoint lors de mon IRM. J’ai dû négocier pour l’entrée… » me confie Geneviève, une bénéficiaire de chien de traction. Le masque l’essouffle et elle doit constamment ajuster son ton de voix pour donner des consignes à son chien. «Je me sens mal de l’emmener. Avec la distanciation, la crainte des gens et parfois les petites allées, ça me fait peur de recommencer à sortir…».

Ainsi, le risque d’isolement social est amplifié pour les bénéficiaires qui doivent rester à la maison et faire une croix sur leur routine.

L’envers de la médaille

Malgré les difficultés, ce ne sont pas que des expériences négatives qui sont recensées. Plusieurs bénéficiaires s’enthousiasment qu’avec les consignes de distanciation sociale, personne ne tente de flatter leur chien, ce qui se passe généralement plusieurs fois par sortie. Cette distraction risque de faire commettre une erreur à l’animal pouvant ainsi mettre la sécurité du bénéficiaire en danger.

D’ailleurs, tous témoignent de leur gratitude d’avoir un compagnon pendant cette crise. En dépit de l’isolement, les bénéficiaires peuvent compter sur la présence rassurante de leur animal. Marie Eve Leduc est mère d’un enfant étant diagnostiqué d’un trouble dans le spectre de l’autisme (TSA) ayant un chien d’assistance. Elle est soulagée d’avoir eu Amhara pour son garçon.


« Durant le confinement, Amhara a prouvé sa valeur. Puisqu’Arthur n’est pas retourné à l’école, il passe beaucoup plus de temps avec elle ! Il passe de longs moments collé à elle, lui parle, la flatte… Le changement à ses habitudes s’est bien passé, grâce à notre chien ! »
Marie Eve Leduc

Après plusieurs mois de confinement, l’accueil des commerçants a permis le bon déroulement de leur première sortie.

Arthur et Amhara, chien d’assistance pour enfant TSA. Description de la photo : Arthur tient par le cou Amhara, un labrador noir.

Des solutions existent

Alors que le processus de déconfinement s’amorce au Canada, plusieurs bénéficiaires craignent d’être oubliés puisque les mesures prennent rarement en considération les Canadiens vivant avec un handicap. Quelques pistes de solution sont donc suggérées à leur égard, notamment une entrée prioritaire en tout temps, des heures réservées et un service d’aide au magasinage.

Des masques avec écran transparent ou des visières pour permettre aux individus sourds ou malentendants de faire la lecture labiale seraient nécessaires dans les services essentiels, particulièrement à l’accueil. Enfin, la distanciation pourrait devenir permanente autour des bénéficiaires de chiens de travail.

Parmi cette vague de changement, c’est à nous de saisir l’occasion de faire de notre société un endroit plus accessible.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

>The Conversation<