Le Jeffery Hale est le principal foyer d’éclosion de la COVID-19 au Québec hors de Montréal avec près des trois quarts de ses 130 pensionnaires infectés, dont 39 décès.
Le Jeffery Hale est le principal foyer d’éclosion de la COVID-19 au Québec hors de Montréal avec près des trois quarts de ses 130 pensionnaires infectés, dont 39 décès.

Jeffery Hale: L'éclosion vue de l'intérieur

Le téléphone de Caroline Légaré a sonné au milieu de la nuit du 31 mars. «Votre père ne va pas bien», lui a annoncé un employé du Jeffery Hale.

La famille de Jean-Pierre Légaré, 89 ans, savait depuis l’hiver que son état général se détériorait. Il était resté affaibli de sa dernière hospitalisation pour cause d’influenza.

Il était convenu qu’en cas de nouvelle infection, on ne le renverrait pas à l’hôpital. Il finirait ses jours au quatrième étage du CHSLD Jeffery Hale. 

La veille au soir, la Dre Judith Germain avait téléphoné déjà pour prévenir qu’il faisait un peu de fièvre et qu’il y avait de la COVID-19 à l’étage au-dessous.

L’état de M. Légaré s’est aggravé pendant la nuit. «Ça a été fulgurant», décrit Caroline Légaré.

On l’avait prévenue du risque, mais elle a tenu à venir pour les derniers moments, en respectant les consignes de protection.

Lors de sa visite précédente le 14 mars, son père dormait et elle n’avait pas osé le réveiller. Elle le regrette. Les visites furent ensuite interdites, sauf pour les dernières heures de vie.

Son père est décédé ce 31 mars. À cause de la COVID-19, elle ne s’est pas attardée à la chambre après le décès, comme le font souvent les proches en temps normal.

M. Légaré fut la première victime du coronavirus au Jeffery Hale, principal foyer d’éclosion hors de Montréal avec près des trois quarts de ses 130 pensionnaires infectés, dont 39 décès. 

Que s’est-il passé pour en arriver là? Les explications sont nombreuses, a constaté Le Soleil

Clientèle fragile, manque de personnel, caractère sournois du virus, maintien des visites, mouvements d’employés entre les étages, utilisation tardive du masque. Beaucoup d’efforts, de dévouement et de bonne volonté, mais un bilan éprouvant.

Le vendredi 13 mars, Lise a eu un mauvais pressentiment quand elle a donné un bisou sur la tête de son mari, avant de quitter sa chambre. «J’ai eu comme l’impression que c’était la dernière fois que je l’embrassais», dit-elle. 

Dès le lendemain, les visites ont été interdites à tous les étages du Jeffery Hale, sauf à l’unité des soins palliatifs, au 3e étage, où il y avait des exceptions pour les proches de personnes en fin de vie. 

Lise s’inquiétait. Elle comprenait que des proches se rendent au chevet de résidents sur le point de mourir. Mais elle craignait que des visiteurs contaminent le personnel de la santé. 

«Un des problèmes au Jeff, dit Lise, c’est que le personnel va d’un étage à l’autre» — dont au 4e étage, où son mari est mort seul de la COVID-19, une nuit de la mi-avril.

«Un des problèmes au Jeff, c’est que le personnel va d’un étage à l’autre», dit Lise, dont le mari est mort seul de la COVID-19, une nuit de la mi-avril.

Personnel mis à risque

Des préposés aux bénéficiaires et infirmières s’en inquiétaient aussi pendant cette période du 13 mars au 28 mars précédant le début officiel de l’éclosion. 

Les visiteurs venaient à plusieurs dans les chambres, souvent sans masque ni blouse de protection, témoigne Nathan (nom fictif), un travailleur de la santé. 

Il se souvient d’avoir compté jusqu’à sept visiteurs dans une chambre à la fin mars et les a vus se promener dans les couloirs, au salon des familles, à la salle à manger. «C’est clair qu’on nous mettait à risque», a-t-il perçu.

Et puis il y avait le va-et-vient des résidents en réadaptation de l’Unité transitoire de récupération fonctionnelle (UTRF) qui continuaient de sortir pour souper en famille. 

Les «mesures étaient drastiques pour une partie de la population», mais pas pour ces gens à risque. «Ça ne faisait juste pas de sens», pense la présidente du syndicat représentant les infirmières, Patricia Lajoie.

Un premier avis d’éclosion a été émis le 17 mars pour l’unité de réadaptation. Il ne concernait cependant pas la COVID-19, mais le Syndrome d’allure grippal (SAG) lié à l’épidémie saisonnière d’influenza.

Le premier cas de COVID-19 au Jeffery Hale sera décelé quelques jours plus tard, le vendredi 20 mars. Le diagnostic sera confirmé le 23 mars. Il s’agissait d’une employée ayant travaillé aux soins palliatifs au 3e. 

Une quinzaine d’employés seront alors envoyés en isolement à la maison et des usagers seront confinés à leur chambre, comme prévu au protocole lors des éclosions d’influenza ou de gastro. 

Des employés notent qu’un homme et une femme décédés cette semaine-là aux soins palliatifs présentaient des symptômes similaires à ceux de la COVID-19 (toux, fièvre, difficulté à respirer). Ils demanderont, en vain, que ces patients soient dépistés.

Le Dr Hubert Marcoux, qui travaille aux soins palliatifs, est formel : «Ces patients ne sont pas décédés de la COVID».

L’un d’eux avait été testé positif à l’influenza et en est décédé. Une dame est morte de pneumonie et un troisième est mort d’un cancer du pancréas doublé de delirium. 

La «peur de l’inconnu» provoque des réactions. La similitude des symptômes a pu créer la «confusion», analyse le Dr Marcoux, qui trouve «injuste» que des gestionnaires aient été blâmés.

Il n’est pas le seul. Dans une lettre cosignée par une vingtaine de collègues et membres des équipes de soin, la Dre Catherine Gagnon se porte à la défense de la direction. 

Pendant cette dernière semaine de mars, la consigne du lavage des mains est resserrée, mais des employés circulent encore entre les étages, le courrier a été distribué et quelques nouveaux pensionnaires ont été admis, ce qui impliquait du transport de meubles. La dernière admission s’est faite le 27 mars. 

La dg adjointe du Jeffery Hale, Brigitte Paquet, et le Dr François Piuze

Masques tardifs

Le Québec craignait à ce moment de manquer d’équipement de protection individuelle, rappelle le Dr François Piuze, qui œuvre aux soins palliatifs et assure la «cogestion» depuis le début de la pandémie. «On n’a pas toutes les munitions qu’on aimerait avoir», nous a-t-il dit en entrevue.

Les masques étaient alors distribués avec parcimonie. 

«Tout était sous clé. Il fallait que t’ailles voir l’infirmière en chef sur l’étage, et elle les donnait à la graine», note Yvan Blouin, coordonnateur à la santé et à la sécurité du Syndicat des travailleuses et des travailleurs du CIUSSS de la Capitale-Nationale (CSN). 

La consigne était de les utiliser auprès de patients qui présentaient des symptômes de la COVID-19, si bien qu’une minorité d’employés en portait. 

Le port du masque n’est devenu systématique qu’au moment où l’éclosion a été confirmée à la fin mars. 

La Dre Judith Germain s’en est inquiétée dans un courriel adressé au CIUSSS le 25 mars.

«Ici, on n’a pas eu de fit test, donc on ne peut approcher ces patients de façon sécuritaire». Un «fit test» permet d’ajuster le masque pour qu’il soit étanche face aux gouttelettes qui propagent la COVID-19. 

La Dre Germain n’obtiendra du CIUSS qu’une réponse laconique : «Les orientations seront diffusées lorsque le temps sera opportun». 

Déçue, elle renvoie ce courriel cynique. «Je lis dans votre réponse : vous aurez peut-être droit à des boucliers quand l’armée ennemie aura investi vos murs».

«Le samedi soir dont beaucoup vont se rappeler»

Les choses vont basculer le 28 mars. «C’est le samedi soir dont beaucoup vont se rappeler», relate le Dr Piuze, qui est alors en isolement chez lui et suit à distance les opérations. 

En quelques heures, un deuxième puis un troisième employé testent positif au troisième étage et des usagers montrent des symptômes. «Le feu était pris.» Ce sera le «branle-bas de combat», décrit le Dr Piuze

Le Jeffery Hale venait de passer au stade «éclosion».

Lorsqu’on s’en est aperçu, «on a fermé les portes, mais une partie du mal était fait». L’ennemi était déjà entré. «Comme du vent qui s’engouffre quand des portes sont encore entrouvertes», décrit le Dr Piuze.

Pour tenter de contenir la propagation, la direction ordonne de «cloisonner» les étages et d’isoler les équipes. 

«On a donné des directives extrêmement claires pour qu’il n’y ait plus de mouvements possibles. Tous les efforts sont faits pour s’assurer de ça», rapporte la directrice générale adjointe, Brigitte Paquette.

Mais il y a 450 employés affectés aux soins du Jeffery Hale. C’est une 

grosse machine. «Est-ce qu’on a une note parfaite de 100 %, je ne peux pas garantir ça», concède Mme Paquette.

Parfois, on n’a pas le choix d’envoyer des renforts. «On ne laissera pas quelqu’un sans soins de base, dans une protection souillée ou sans hydratation. […] On va regarder le moindre mal», plaide le Dr Piuze. Des employés sont alors transférés «avec toutes les précautions possibles».

Le Jeffery Hale a tenu le coup au début, car l’éclosion a pris naissance au 3e où il y a un plus grand ratio de personnel à cause de la nature des soins (palliatif et réadaptation). 

On a aussi pu rapatrier des employés des services à domicile et autres missions communautaires du Jeffery Hale.

Le Jeff a malgré tout frôlé la rupture de service au milieu d’avril. Huit médecins signent alors un appel à l’aide. Malgré tous les efforts de notre personnel, on demande des renforts pour maintenir un niveau de soins «acceptable». Une vingtaine de médecins, infirmières et préposés répondront à cet appel. 

D’abord confiné au 3e, le virus perce au 4e à partir du 30 mars, puis au 5e, au 6e et au 2e. À la mi-avril, tous les étages d’hébergement sont touchés.

En date du 5 mai, la photo donnait ceci : 2e étage, 12 patients positifs, 8 décès; 3e étage, 3 positifs, 8 décès; 4e étage, 6 positifs, 7 décès; 5e étage, 7 positifs, 7 décès; 6e étage, 13 positifs, 9 décès.

Au moment d’aller sous presse, seulement 35 des 130 pensionnaires du Jeffery Hale n’avaient pas été atteints. 

«Enfermée dans son corps»

Mme R., 91 ans, logeait au Jeffery Hale depuis 2010, ce qui dépasse de loin la moyenne des séjours en CHSLD (autour de 18 mois). «Neuf ans enfermée dans son corps», résume sa fille.

Sa famille avait choisi le Jeff parce que c’était «la meilleure place» : nourriture «extraordinaire», «gens dévoués», qualité de soins, animation, etc. 

Les choses se sont dégradées avec la réforme Barrette et la rareté de la main-d’œuvre, a-t-elle noté. 

Elle estime que sa mère «fut bien soignée jusqu’à la fin». «Ce qui a tué les familles, c’est le manque d’information», après que les visites aient été interdites.

Elle a fini par trouver une préposée du soir qui amenait le téléphone à sa mère pour qu’elle puisse lui parler dans le creux de l’oreille avant de dormir.

Mme R. a résisté à la première vague de COVID au 5e étage. Elle a été testée négative le Vendredi saint 10 avril, mais a commencé à décliner le dimanche suivant. Elle est décédée le 29 avril, un mois après le premier pensionnaire du Jeff.

On a offert à sa fille de venir pour les 24 à 48 dernières heures. Elle a décliné l’invitation. À 65 ans et étant fragile, elle n’a pas voulu se mettre à risque pour une visite qui n’aurait pas eu de sens, «habillée en Spoutnik, sans pouvoir lui toucher, la serrer dans mes bras, c’est inhumain». Elle a demandé à faire davantage de FaceTime.

La mère de René Dufresne a 89 ans et pèse 89 livres. Ses reins et ses poumons sont fragiles et elle fait de la haute pression. Au fil de l’éclosion au Jeffrey Hale, M. Dufresne s’inquiétait que le coronavirus se rende jusqu’à elle au 6e étage. 

Il y a deux semaines, elle a été testée positive. «Quand ils ont dit ça, je me disais, il va rester trois ou quatre jours». Elle semble depuis en voie de surmonter la maladie. Son état est stable. Elle n’est plus alitée et peut marcher un peu.

René Dufresne croise les doigts. Et espère que son téléphone ne sonnera pas au milieu de la nuit. 

«Mourir de bonne humeur»

Ils sont sortis fumer dans le soir de ce mercredi de mai. Lui en jaquette jaune. Elle en vert. 

Il a été admis aux soins palliatifs il y a quelques mois. Cancer du pancréas. 

Comme il n’a pas le droit de sortir seul, «son» infirmière l’accompagne. Il insiste pour dire combien il est bien traité.

Il a été testé pour la COVID. Rien. Il hausse les épaules et sourit. Il a choisi de «mourir de bonne humeur». 

Il occupe ses journées à suivre les nouvelles et s’est plongé dans la série télé Outlander. L’histoire d’une infirmière de guerre transportée dans une autre époque et qui affronte l’inconnu. 

D’autres infirmières sortent fumer à leur tour, puis des préposées parmi celles venues en renfort il y a deux semaines. 

Toutes enjouées et animées d’une force qu’on peine à imaginer. Mais derrière la façade, il y a une autre réalité. 

«On finit par s’habituer à côtoyer la mort», confie l’une d’elles. Ce qu’elle ne supporte pas, c’est d’avoir vu des patients mourir seuls», faute d’avoir pu faire venir à temps des proches. 

L’homme a allumé une autre cigarette. Puis une autre encore, «son» infirmière aussi. Comme si plus rien ne pressait dans ce printemps de toutes les urgences. Avec des pensionnaires en moins, la charge est devenue moins lourde. 

Depuis l’éclosion, deux patients du Jeff ont pu rentrer à la maison et 14 ont été guéris de la COVID. 

Une infirmière raconte qu’une dame qu’on croyait décomptée la semaine dernière a pris du mieux. Elle est encore debout. 

Des pensionnaires très âgés et mal en point réussissent ainsi à survivre et veulent rester éveillés. Comme pour mieux profiter de la vie. 

En levant les yeux, on peut voir leur lumière dans la nuit du Jeffery Hale.

À LIRE AUSSI: Comment arbitrer les conflits et valeurs?

À LIRE AUSSI: 150 ans de compassion

Au moment d’aller sous presse, seulement 35 des 130 pensionnaires du Jeffery Hale n’avaient pas été atteints.

+

CHRONOLOGIE

  • 13-14 mars: Interdiction des visites dans la section hébergement (99 lits), sauf à l’unité des soins palliatifs pour des raisons humanitaires
  • 20 mars: Un employé qui a travaillé au troisième étage est déclaré positif. Premier cas officiel de COVID-19.
  • 28 mars: Début officiel de l’éclosion (3 patients et plus) ; «ségrégation» des étages pour les médecins et le personnel
  • 30 mars: Premier cas de COVID-19 en «hébergement» 
  • 31 mars: Premier décès de la COVID-19
  • 16 avril: Tous les étages du Jeffery Hale sont touchés par la COVID-19
  • 7 mai: 39 décès, 95 usagers positifs, 94 employés positifs