La coiffeuse a raconté au <em>Soleil</em> les durs moments qu’elle a vécus depuis qu’elle a su qu’elle avait contaminé des personnes âgées et qu’elle a été écorchée par le ministre Dubé, qui s’est ensuite rétracté.
La coiffeuse a raconté au <em>Soleil</em> les durs moments qu’elle a vécus depuis qu’elle a su qu’elle avait contaminé des personnes âgées et qu’elle a été écorchée par le ministre Dubé, qui s’est ensuite rétracté.

«Je suis démolie»: la coiffeuse au coeur d’une contagion témoigne

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil
La coiffeuse qui a transmis involontairement le coronavirus dans trois résidences pour aînés de Thetford Mines se dit «démolie» par les blâmes qui ont été portés contre elle et a reçu un appel du ministre de la Santé, Christian Dubé, qui avait déclaré à tort qu’elle «savait qu’elle était contagieuse».

La coiffeuse dans la soixantaine, que nous appellerons Manon pour protéger son identité, a raconté au Soleil les durs moments qu’elle a vécus depuis qu’elle a su qu’elle avait contaminé des personnes âgées et qu’elle a été écorchée par le ministre Dubé, qui s’est ensuite rétracté.

«De ce temps-ci, tout le monde me tape dessus, dit Manon. J’essaie de survivre à travers tout ça, parce que je suis sauvée de la COVID. Mais c’est plus les qu’en-dira-t-on qui font mal». 

Manon affirme qu’elle a commencé à se sentir fiévreuse durant l’avant-midi du jeudi 3 septembre, alors qu’elle se trouvait à son salon de coiffure avec des clientes (qui n’ont finalement pas été contaminées). Elle dit avoir fermé le salon dès l’apparition de la fièvre, puis avoir appris en arrivant à la maison qu’elle pourrait avoir été infectée par la COVID-19. 

C’est lors d’une séance de thérapie de couple que Manon aurait été infectée par la psychothérapeute. Manon affirme que l’intervenante l’a elle-même appelée et qu’elle a reçu la même information de la santé publique qui n’a pas commenté le dossier. 

Manon affirme qu’elle est allée se faire tester le vendredi 4 septembre, puis qu’elle a reçu un résultat positif le samedi 5 septembre. Elle dit ensuite avoir respecté l’isolement prescrit par la santé publique. 

Mis à part la fièvre et des courbatures, Manon dit qu’elle n’a pas été trop malmenée par la COVID. Elle dit avoir été perturbée davantage lorsque la propriétaire d’une des résidences pour aînés par où elle est passée lui a téléphoné pour la réprimander. 

«Je comprends qu’elle devait être très peinée et très souffrante, dit Manon. Elle m’a appelée pour me donner son opinion que j’étais pas grand-chose. Pis, elle a dit : “j’ai des preuves que t’as pas mis le masque, pis j’ai des preuves que tu t’es promenée pas de masque”. Ça ne finissait plus, alors j’ai dit : “si ça te fait plaisir, tape-moi sur la tête, je peux rien faire d’autre”.»

Manon assure qu’elle était asymptomatique lorsqu’elle s’est rendue dans les milieux d’hébergement concernés. Elle jure qu’elle a bien porté le masque avec les aînés qu’elle coiffe depuis des années. «Si vous saviez comment j’ai respecté les règles, dit-elle, la voix nouée. Je n’ai jamais, au grand jamais, voulu infecter les gens comme ça».

Un appel du ministre

Manon explique avoir ressenti une profonde injustice lorsque le ministre de la Santé, Christian Dubé, a déclaré erronément mardi en conférence de presse que la coiffeuse «savait qu’elle était contagieuse», qualifiant cette situation d’«inacceptable». Plus tard dans la journée, M. Dubé s’est rétracté sur Twitter, précisant «qu’elle était contagieuse, sans le savoir».

Mercredi matin, lorsque Le Soleil lui a parlé, Manon disait souhaiter que le ministre Dubé l’appelle pour s’excuser. «J’aurais voulu qu’il comprenne que je l’ai attrapé [le virus] de quelqu’un d’autre et que moi j’ai pas voulu faire ça pour personne», dit-elle.

Mercredi après-midi, l’attachée de presse du ministre Dubé, Marjaurie Côté-Boileau, a indiqué «que M. Dubé a personnellement appelé la madame en question aujourd’hui pour prendre des nouvelles de son état de santé et clarifier la situation auprès d’elle».

Lundi, la directrice de santé publique de Chaudière-Appalaches, Dre Liliana Romero, avait confirmé qu’une coiffeuse était à l’origine de la transmission du virus dans trois milieux de vie pour aînés de Thetford Mines. 

Porte-parole du Centre intégré de santé et de services sociaux de Chaudière-Appalaches, Maryse Rodrigue a refusé mercredi de confirmer ou d’infirmer «si madame portait le masque. L’enquête est confidentielle», a-t-elle écrit au Soleil.

«Une enquête épidémiologique repose toujours sur les dires des gens et il y a toujours une part de subjectivité chez la personne enquêtée, souligne Mme Rodrigue. L’objectif des enquêtes n’est pas de blâmer la personne ayant reçu un résultat positif, mais bien de circonscrire le plus rapidement possible la transmission de la COVID-19.»

Mercredi, le virus avait atteint 25 résidents et 10 travailleurs à la ressource d’hébergement Le Crystal, un au CHSLD Saint-Alexandre et un à la Résidence privée pour aînés (RPA) Les Jardins St-Alphonse, où le coronavirus a aussi fait un mort. Il n’y avait aucun nouveau cas mercredi dans ces trois milieux d’hébergement. 

«Un cauchemar»

La directrice des Jardins St-Alphonse, Josée Fortin, n’a pas voulu se prononcer sur les précautions prises par la coiffeuse dans la résidence. «J’ai de la misère à savoir exactement, dit-elle. On vit un cauchemar depuis le 5 septembre. Je n’ai probablement pas les bonnes informations. [...] C’est juste des ouï-dire». 

En ce moment, souligne Mme Fortin, la résidence traverse une période très éprouvante. Les employés vont porter les repas dans les chambres vêtues d’un équipement complet : jaquettes, blouses, masques, visières, gants. Et les résidents vivent cette période «avec beaucoup d’émotions, ils viennent de perdre un des leurs», dit la directrice, qui travaille presque sans arrêt depuis 12 jours, dormant à peine. 

Selon une source bien au fait du dossier, le résident de 91 ans qui a succombé à la COVID-19 aurait été en contact direct avec la coiffeuse. Il était en bonne santé jusqu’à ce qu’il contracte le virus. Il a développé des symptômes dans la nuit de samedi à dimanche et il est mort lundi. 

Pour sa part, Manon est maintenant guérie de la COVID et dit qu’elle a eu l’autorisation dimanche de sortir de son isolement. Mais elle a du mal à reprendre sa vie normale.

«Je suis sur les antidépresseurs depuis une semaine, dit Manon. J’ai de la misère à fonctionner comme c’est pas possible. [...] Les histoires de la COVID ne m’amènent pas de problème de santé. C’est plutôt le reste qui me fait mourir, qui me gruge intérieurement. [...] Je suis démolie».  Avec Olivier Bossé