Une rue de Bagdad au moment du couvre-feu
Une rue de Bagdad au moment du couvre-feu

Irak: l'épidémie dans un pays qui manque de tout

Épidémie de choléra au Tchad, crise du virus Ebola en République démocratique du Congo, conflit armé en Ukraine; l’infirmière Ève Charbonneau, 39 ans, originaire de Sainte-Flavie, s’y connaît en situations périlleuses. Le Soleil l’a jointe à Bagdad en Irak où elle se trouve depuis septembre dans le cadre de son travail comme coordonnatrice santé pour la Croix-Rouge internationale, une organisation qui vient en aide aux populations victimes des conflits armés.

Q: Quand a commencé la propagation du coronavirus en Irak et comment ça se passe à l’heure actuelle?

R: Ça a commencé à la fin février. Le problème, c’est que nous, on est très proche de l’Iran et qu’il y a beaucoup de gens qui traversent de l’Iran. Quand il a commencé à avoir beaucoup de cas en Iran, là, on se demandait ce qui allait se passer. Mais nous, le nombre de cas est à 1415 (en date du 16 avril, population de 42 millions d’habitants), ce n’est pas énorme. Le problème, c’est la capacité des hôpitaux et la quantité de tests disponibles, c’est très peu. Aucun avion ne bouge, donc ça complique beaucoup l’approvisionnement. Et la qualité du système de santé s’est beaucoup détériorée en Irak, avec les conflits qui durent depuis 20 ans. Il y a un manque de personnel, un manque d’équipement et un manque de médicaments. L’Irak n’aurait jamais les moyens d’accueillir les malades s’il y avait une flambée comme en Italie.

Q: Comment le gouvernement irakien a-t-il répondu à la crise de la COVID-19?

R: Il y a un couvre-feu, qui est plus ou moins respecté, mais les mouvements sont quand même très limités à l’intérieur du pays. Et ils ont fermé les frontières. La propagation s’est probablement limitée un peu. Et, très important, les autorités religieuses ont demandé aux gens d’arrêter les pèlerinages et les rassemblements. La prière du vendredi se fait seulement à la maison. La population ici est plutôt jeune, on a donc eu moins de cas graves. On avait environ 80 décès seulement (en date du 16 avril).

Q: Comment la crise de la COVID-19 a-t-elle modifié votre mission de la Croix-Rouge internationale?

R: Il a fallu se mettre à trouver de l’équipement de protection pour les travailleurs des structures qu’on soutient (deux hôpitaux, 18 centres de santé, 15 centres de réhabilitation). On attend une cargaison qui doit arriver de Chine d’ici la fin avril. En attendant, en achetant localement, on a pu faire des «packages» de masques et autres et les offrir au ministère de la Santé afin qu’ils puissent faire le traitement des patients hospitalisés. On a aussi débloqué un budget pour l’achat de désinfectant parce que c’est aussi très important. On a mis en place un plan au cas où il y aurait des éclosions dans les prisons, où il y a parfois 100 prisonniers dans une cellule. Mais de notre côté, on doit faire de plus en plus de choses à distance, pour limiter les contacts, pour ne pas infecter notre personnel et ne pas infecter les gens.

Q: Comment la crise de la COVID-19 vient-elle alourdir les problèmes pour la population?

R: Quand on sort des grosses villes, c’est une population qui a de la difficulté à avoir des soins de qualité et des soins tout court. Il y a encore des zones, comme Kirkouk, où les groupes armés font des raids durant la nuit et les populations souffrent de ça. Ils ont été coupés des soins soit parce qu’ils sont une ethnie ou parce que les travailleurs de la santé sont plus réfractaires à aller travailler dans ces zones-là à cause de la présence des groupes armés. Nous, on s’assure d’apporter les médicaments, que le personnel est là et qu’il est bien formé. Mais c’est difficile, parce qu’il faut beaucoup d’autorisations pour déplacer les marchandises d’un endroit à l’autre en Irak.

Q: Quel parallèle pouvez-vous faire entre l’épidémie actuelle et celle de l’Ebola que vous avez vécue en République démocratique du Congo?

R: Le parallèle, c’est qu’on n’est pas prêt à répondre à ce genre d’épidémie à grande échelle, et ce, de manière générale. C’est difficile de répondre rapidement pour nous, sur le terrain, parce qu’on n’a pas les ressources rapidement. Aussitôt que la population n’a pas beaucoup d’éducation, c’est aussi difficile de faire passer un message. Il y a aussi des différences : lors de la crise d’Ebola, ils n’avaient même pas fermé l’aéroport. Là, avec le coronavirus, tout est fermé. La réaction à l’international avait été moins alarmante à l’Ebola et pourtant, on était à un taux de mortalité de 40 à 50 %. On a été capable de restreindre la propagation, mais si quelqu’un était parti pour l’Europe sur un vol, on ne sait pas trop ce qui serait arrivé. Là, pour le coronavirus, les mesures sont beaucoup plus drastiques et c’est une bonne chose parce que la contagiosité est élevée. Mais ça a quand même pris du temps avant que les gouvernements prennent des mesures. Ils ne dépensent pas tant que la menace n’est pas là.

Ève Charbonneau