Selon Denis Goulet, le port du masque dans les endroits fermés pourrait faire éviter une deuxième vague.
Selon Denis Goulet, le port du masque dans les endroits fermés pourrait faire éviter une deuxième vague.

Histoire des épidémies au Québec: un air de déjà-vu

Comme le reste de la planète, le Québec n’a pas été épargné au fil des siècles par les épidémies. Choléra, typhus, variole, grippe espagnole, et maintenant la COVID-19, autant de fléaux qui ont frappé durement la population et démontré les difficultés des pouvoirs publics à réagir avec efficacité face au danger. Or, si les temps ont changé et que la science a développé une meilleure compréhension des virus, plusieurs comportements sont demeurés les mêmes. Le Soleil en a discuté avec Denis Goulet, professeur associé à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, spécialiste en histoire de la médecine et des maladies, et auteur du livre Brève histoire des épidémies au Québec – Du choléra à la COVID-19. L’entrevue a été éditée à des fins de clarté.

Q À la lecture de votre ouvrage, quand on observe toutes les épidémies de peste, de choléra, de typhus et de coronavirus qui ont déferlé sur le monde au fil du temps, on réalise finalement que les pandémies ont toujours fait partie intégrante de l’histoire de l’humanité.

R Oui, toujours. Il y a eu des récurrences qui sont plus accentuées dans certains pays d’Asie du Sud-Est et en Inde, où surviennent encore des éclosions localisées de peste. Ces épidémies se multiplient, car certains virus parviennent à franchir la barrière animale jusqu’à l’homme. Le canard et le porc sont souvent des vecteurs de transmission. Plus la population mondiale est en croissance, plus la promiscuité entre l’homme et les animaux est grande. C’est aussi ce qui s’est passé avec le sida ou le virus de l’Ebola.

Q Peu importe les époques, on constate que les épidémies provoquent des réactions excessives et étranges dans la population. On parle de punition divine, on cherche des boucs émissaires, on remet en question la science. Autrement dit, plus ça change, plus c’est pareil, si on regarde ce qui se passe avec la COVID.

R Au fond, les attitudes et les représentations varient assez peu. C’est le cas avec les comportements de peur, de négation de la maladie — on le voit avec l’attitude de (Donald) Trump et de (Jair) Bolsonaro (le président du Brésil) — les théories du complot... Les Juifs sont devenus les boucs émissaires lors des épidémies de peste. Pour la grippe espagnole, on accusait les Allemands dans les tranchées (pendant la Première Guerre mondiale) d’avoir véhiculé le virus. À l’inverse, on voit apparaître des comportements plus positifs, comme le soutien, l’entraide, le courage.

Q Quand vous voyez des rassemblements de fêtards dans les partys et les bars, sans aucune mesure prophylactique ou de distanciation, est-ce que ça vous étonne?

R Comme historien, pas tellement. Pendant la grippe espagnole, il y a eu peu de ces rassemblements, parce que les gens étaient plus disciplinés. La vie était plus dure aussi, les journées de travail plus longues. Il y avait un ordre moral plus fort. Les jeunes étaient davantage soumis à l’autorité des parents. On vit aujourd’hui dans une société beaucoup plus hédoniste, où le plaisir l’emporte.

Q C’est sans compter l’impact des médias sociaux qui propagent une multitude d’informations souvent fausses.

R Absolument. C’est beaucoup plus répandu, mais en même temps, on ne peut pas dire que la propagation de fausses nouvelles est récente. Lors de l’épidémie de grippe espagnole, un médecin de Sherbrooke prétendait avoir trouvé un médicament miracle. C’était de la désinformation, car il n’existait aucun remède contre cette maladie. Ç’a dû créer beaucoup de contamination, parce que la personne qui croyait se protéger en utilisant du camphre, il est fort possible qu’elle se soit promenée dans des lieux publics en toute confiance. 

Q Vous écrivez que les autorités politiques et économiques n’établissent des mesures préventives qu’à la suite d’une période de crise. On a souvent reproché au gouvernement Legault d’avoir agi sur le tard pour prendre des mesures alors que le virus se répandait en Chine et en Europe. Que pensez-vous de ces critiques?

R Quand j’ai vu que le virus était rendu en Italie du Nord, il devenait évident qu’il toucherait l’Europe et l’Amérique. Aujourd’hui, les virus n’ont plus de frontière, avec les milliers de vols internationaux quotidiens et le tourisme de masse. Comme professeur en épidémiologie et plus sensible à la question que la moyenne des gens, j’avais même averti des amis qui venaient d’acheter des billets pour un voyage en Italie que ce n’était pas le moment de partir. Ils seraient tombés en pleine pandémie. Ils m’en remercient aujourd’hui. Ce que je reproche au gouvernement, c’est d’avoir agi trop tard, d’avoir été trop attentiste. J’ai été surpris qu’il n’y ait pas eu de mesures pour inciter les gens à rester chez soi pendant les deux semaines de relâche (en mars). Derrière tout cela se profile l’idée, fondamentale selon moi, du principe de précaution. Vaut mieux prévenir que guérir. Quand on étudie l’histoire des épidémies, on se rend compte que les pouvoirs publics interviennent toujours après les situations de crise. Par exemple, c’est après l’épidémie de variole, en 1885, que le gouvernement a créé le Conseil d’hygiène de la province de Québec. Après l’épidémie de grippe espagnole, ce fut le ministère fédéral de la Santé, en 1919. Ce sont moins les experts scientifiques qui sont fautifs que parfois les décideurs politiques.

Q En 1920, alors qu’on croyait que la pandémie de grippe espagnole était disparue, une seconde vague d’influenza a frappé le Québec. Croyez-vous que le même scénario risque de se répéter avec la COVID-19?

R En 1920, la deuxième vague a été beaucoup moins importante. Il y avait eu tellement des gens atteints par le virus qu’une immunisation collective s’était faite. C’est moins le cas aujourd’hui. Mais je suis plutôt optimiste. Dans l’histoire des grandes pandémies, il y a eu peu de deuxième vague, à part celle de la grippe espagnole. Quand la grande courbe descend, il arrive parfois de voir réapparaître une petite courbe, mais généralement elle s’atténue assez vite. Dans le cas de la COVID, tout va dépendre du comportement de la population. Si les gens respectent les mesures sanitaires — et ça inclut le port du masque dans les endroits fermés —, je crois qu’on peut éviter une deuxième vague. Je serais plus optimiste si nous étions dans une culture germanique. En Allemagne, les gens sont disciplinés, ce qui n’est pas le cas au Québec. Tout responsable de santé publique doit tenir compte du facteur culturel. En Espagne, par exemple, ç’a été très difficile. Les Espagnols vivent en famille élargie, sortent souvent dans les restaurants manger des tapas. Ils sont toujours en groupe. Or, la pandémie a frappé fort là-bas.

Q Vous terminez votre livre en traçant un parallèle entre l’attentisme des pouvoirs publics et économiques face aux pandémies, et celui qu’on constate à l’égard des grands problèmes environnementaux découlant du réchauffement climatique. Autrement dit, si on ne déploie pas autant d’énergie à sauver la planète qu’à éradiquer un virus, ce n’est pas joyeux ce qui nous attend...

R Non. Je n’ai pas de petits-enfants, mais si j’en avais, je ne serais pas très optimiste pour eux. Il y a vraiment un mouvement de surconsommation, même chez la jeune génération.

Denis Goulet, Brève histoire des épidémies au Québec – Du choléra à la COVID-19Éditions Septentrion, 180 pages