Émilie Nantel est vice-présidente secteur La Tuque du Syndicat des professionnelles en soins de la Mauricie et du Centre-du-Québec (FIQ).
Émilie Nantel est vice-présidente secteur La Tuque du Syndicat des professionnelles en soins de la Mauricie et du Centre-du-Québec (FIQ).

Des infirmières réclament des changements à La Tuque: «On peut se promener d’un patient en suspicion à la maternité»

Audrey Tremblay
Audrey Tremblay
Le Nouvelliste
La Tuque — Des infirmières sonnent l’alarme à La Tuque et réclament des changements auprès de leur employeur avant qu’il ne soit trop tard. Le syndicat dénonce la mobilité du personnel d’un secteur à un autre et les mesures en place qu’il ne juge pas adéquates en lien avec la pandémie de COVID-19. Les infirmières soutiennent que les risques de contamination sont élevés et réclament l’ajout de personnel.

Le syndicat fait des représentations depuis plusieurs semaines auprès de l’employeur pour qu’on mette un terme à la mobilité des infirmières à l’intérieur du département de médecine-chirurgie-centre naissance famille.

«Dans un même quart de travail, elles peuvent être amenées à travailler avec différents types de clientèle. Tu peux donc être appelé à travailler avec un patient qu’on suspecte d’avoir la COVID, et aller faire un accouchement par la suite. Ce que l’on dénonce, c’est le côté inacceptable de la chose. Le risque de contamination est important. Le personnel a beau prendre les précautions recommandées, il n’y a rien qui confirme que tu n’es pas contaminé. Si tu vas faire un accouchement, le risque zéro n’existe pas», déplore Émilie Nantel, vice-présidente secteur La Tuque du Syndicat des professionnelles en soins de la Mauricie et du Centre-du-Québec (FIQ).

Le syndicat demande à l’employeur de mettre des ressources supplémentaires en place pour éviter cette mobilité du personnel.

«On n’a pas eu gain de cause. L’employeur dit que tant qu’on porte l’équipement de protection, il n’y a aucun problème. Présentement, ce n’est pas adapté à la situation qu’on vit avec la COVID», dénonce Mme Nantel.

Le syndicat demande minimalement une infirmière de plus et un poste de travail séparé pour le personnel pour réduire les risques de contamination.

«Ça coûte beaucoup plus cher si tu as cinq personnes absentes et que toutes les autres doivent pallier en temps supplémentaires, contrairement à mettre une personne en surplus», souligne Nathalie Perron, présidente du Syndicat des professionnelles en soins de la Mauricie et du Centre-du-Québec (FIQ).

À un certain moment, on suggérait aux infirmières en contact avec un patient possiblement atteint de la COVID-19 de prendre une douche et de changer d’uniforme avant d’aller assister une mère qui accouche.

«Souvent, il y a des accouchements rapides et des complications, le personnel ne peut pas aller prendre une douche, se laver les cheveux, se changer et revenir faire un accouchement. Ce n’était pas logique. Les dernières recommandations sont de mettre une blouse propre par-dessus l’uniforme et se laver les mains», explique Émilie Nantel.

La levée du barrage sur la route 155 amène également certaines craintes. Le syndicat veut des règles claires, précises et efficaces.

«Il faut que ce soit bien encadré, sinon le risque de contamination et de propagation va être fulgurant. On est un petit milieu, une petite ville et la population est vieillissante», lance Émilie Nantel.

Des infirmières, qui préfèrent garder l’anonymat, ont également témoigné du travail sur le terrain et elles insistent, leur crainte c’est de propager le virus.

«Ça fait partie de nos tâches de vivre avec la COVID, mais on ne voudrait surtout pas contaminer un bébé. […] On peut se promener d’un patient en suspicion à la maternité en situation d’urgence. Parfois, on doit être les trois infirmières, on n’a pas le temps de prendre une douche ou de désinfecter jusqu’aux coudes. C’est ce qui nous inquiète», lance une d’entre elles.

«L’employeur semble minimiser tout ça. On est aussi toutes dans le même poste de travail», ajoute une autre.

Une femme enceinte, qui doit accoucher à La Tuque au courant de l’été, a également confié au Nouvelliste qu’une grossesse en temps de pandémie amenait déjà suffisamment d’inquiétudes et que les futures mamans «ne devraient pas avoir à se soucier de l’aspect sécurité lors de l’accouchement».

«C’est une situation inacceptable autant pour les familles que pour l’équipe de soins», a-t-elle dénoncé.

Le syndicat se questionne sur l’inaction de l’employeur alors que les exemples de contamination et d’éclosion se multiplient dans la province.

«On a la chance, parce qu’on n'a pas de cas déclaré, d’agir. On a la chance de s’organiser, c’est ce que l’on souhaite», ajoute une infirmière.

On tente également de faire comprendre à l’employeur les particularités de l’établissement de La Tuque.

«On a une clientèle de 0 à 100 ans, on a des bébés qui naissent et des personnes âgées qui sont en fin de vie sur le même étage. Ce n’est pas comme ça partout dans le CIUSSS. C’est particulier ici et il doit le comprendre. C’est un département multifonction», souligne Mme Nantel.

«Il faut considérer le caractère distinct de La Tuque. L’employeur considère ça au même titre qu’une unité de médecine dans un autre centre hospitalier et on ne peut pas faire ça. On met à risque toute la population», ajoute Nathalie Perron.

Le syndicat met également en évidence que le bassin d’employé qui peut prêter main-forte n’est pas très grand aux alentours de La Tuque.

«Il y a une belle zone à pression négative qui a été installée, il y a moyen de bien faire les choses et de collaborer ensemble. Tout est possible, mais malgré les demandes, les interventions, les explications, on les traite encore comme les autres», déplore Mme Perron.

La Ville appuie le syndicat

Les infirmières ont reçu l’appui du maire de La Tuque, Pierre-David Tremblay.

«Cette situation mérite d’être dénoncée. Les gestionnaires doivent être à l’écoute des appréhensions du personnel. Ce sont eux qui vivent la situation au quotidien. […] On a vu ailleurs que la mobilité du personnel ça n’a pas aidé. C’est important de les écouter. Il faut des mesures préventives pour éviter la contagion», lance le maire.

«À l’heure actuelle, il y a un décalage entre les gestionnaires et les employés sur le terrain. Il faut qu’on corrige la situation», insiste-t-il.

D’ailleurs, la Ville a envoyé une lettre aux dirigeants de l’établissement de santé de La Tuque et du CIUSSS MCQ dans laquelle on indique qu’un comité a été mandaté pour s’assurer, entre autres, que l’établissement du CIUSSS MCQ à La Tuque soit prêt et bien préparé à toute éclosion dans le milieu.

«Il y a des gens qui ont des appréhensions et ça ne fait pas trop notre affaire. C’est difficile de valider, mais quand le syndicat et des employés nous parlent j’ai tendance à croire que ce qu’il se passe n’est pas juste une tendance. On en a parlé à la Dre Marie-Josée Godi (directrice de la santé publique Mauricie-Centre-du-Québec) et Gilles Hudon (président-directeur général adjoint). Ils ont ça entre les mains», souligne le maire Tremblay.

Le CIUSSS analyse la situation

Le président-directeur général adjoint du CIUSSS MCQ, Gilles Hudon, s’est dit prêt à regarder avec la direction des soins infirmiers et la direction des services techniques afin d’organiser les lieux physiques autrement pour éviter que les gens circulent d’un secteur à l’autre. 

«La demande a déjà été adressée aux directeurs concernés. Les gens sont en train de regarder ce qu’ils pourraient faire […] Si on est ouvert à regarder les avenues de solutions possibles, c’est uniquement parce qu’il y a une situation particulière dans le Haut Saint-Maurice. C’est pour cette raison-là qu’on va vérifier si on ne peut pas faire les choses autrement», explique M. Hudon.

Ce dernier n’est pas sans rappeler que ce qui se fait actuellement dans le Haut Saint-Maurice est «conforme aux orientations du ministère et des directives internes de nos équipes de prévention et de contrôle des infections».

«C’est certain qu’on n’aurait pas pris une décision d’organisation du travail qui ne respecte pas ces règles-là», assure-t-il.

«On a aussi un enjeu important de personnel dans la région de la Mauricie-Centre-du-Québec. Un problème qui est aussi grand sinon plus dans le Haut Saint-Maurice. Vous comprendrez que s’il y avait d’autres solutions possibles, on serait toujours confronté à l’enjeu du manque de personnel tel qu’on le connaît actuellement»», a conclu Gilles Hudon.