Pendant cette période difficile qu’il traverse, Demetry peut toutefois compter sur l’appui salutaire de l’intervenant social Jonathan Prémont.
Pendant cette période difficile qu’il traverse, Demetry peut toutefois compter sur l’appui salutaire de l’intervenant social Jonathan Prémont.

Briser l’isolement des jeunes de la rue

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
Demetry, 23 ans, est un habitué de la Maison Dauphine, rue D’Auteuil, un lieu où les jeunes marginaux de Québec se donnent rendez-vous pour prendre un repas, se divertir, suivre des cours, mais d’abord et avant tout pour briser leur solitude. La pandémie ayant entraîné la fermeture de la «Dauphe», Demetry se sent plus isolé que jamais dans son petit appartement du quartier Bardy, en basse-ville.

«J’allais à l’école de la rue, à La Dauphine, mais depuis le confinement je n’ai plus rien. Je reste chez moi à ne rien faire, à regarder la télé. Quand t’as comme moi une santé mentale fragile, c’est encore plus dur. J’ai hâte que ça finisse.»

Pendant cette période difficile qu’il traverse, Demetry peut toutefois compter sur l’appui salutaire de l’intervenant social Jonathan Prémont. Plutôt que d’échanger de façon virtuelle, les deux se donnent rendez-vous pour prendre une marche en ville. Jonathan en profite pour insuffler un peu d’espoir dans le quotidien de son protégé, l’aider à conserver un semblant de normalité dans sa vie.

Mercredi après-midi, par un soleil éclatant, Demetry et Jonathan ont décidé d’aller prendre l’air au Domaine Maizerets. Plus tôt en journée, ils étaient allés se promener dans Limoilou. «Ce sont des endroits qui représentent un peu son enfance et son parcours de vie, mentionne le jeune intervenant. Juste ramener de beaux souvenirs, revenir à ses racines, ça fait du bien. Ça fait oublier que ton présent, c’est un peu d’la marde...»

Pendant la promenade sur le sentier encerclant le petit lac, Jonathan s’informe du quotidien de Demetry.

«Qu’est-ce que t’as mangé ce midi?

«Du A & W, répond Demetry. Il me restait des rondelles d’oignon.

«Quand je vais pouvoir retourner chez vous, on va se faire de la bouffe. Ça va être pas pire.

Demetry avoue avoir du mal à entretenir son appartement. Il se dit désorganisé. C’est le «bordel».

«On vient de trouver une activité à faire. Tu vas y aller pièce par pièce, lui conseille Jonathan. Commence par le hall d’entrée. Retourne à la base. Tout ce que tu fais, fais-le en te l’offrant en cadeau. Fais-toi de la bouffe, fais du ménage, va marcher, mais fais-le parce que tu le mérites. Ça va aider à augmenter ton bien-être.»

Hausse de la consommation

Gradué l’an dernier du programme d’intervention en délinquance du Cégep Garneau, Jonathan dit avoir trouvé son «emploi de rêve». Il ne compte pas ses heures pour répondre aux besoins très variés des jeunes de la rue. «Je dois en avoir aidé une soixantaine à faire leur rapport d’impôts. J’en accompagne d’autres dans leurs démarches pour obtenir leur certificat de naissance, leur carte d’assurance-maladie, pour faire leur demande de chômage ou de PCU (programme canadien d’urgence).


« Pour un jeune qui vient de sortir de la rue, qui a trouvé en appartement, mais qui vient de perdre son emploi, c’est roffe, poursuit-il. C’est vu comme un échec qu’il ne méritait pas. Le jeune en maison de chambres qui est menacé par le propriétaire de se faire mettre à la porte parce qu’il ne paye pas son loyer, c’est un stress de plus. Il n’a pas papa et maman pour l’aider. »
Jonathan Prémont

En ces temps troubles, les intervenants sociaux de La Dauphine (également appelés agents de liaison) tentent de garder un contact avec les jeunes de la rue afin d’éviter que leur vie ne dégringole. Or, plusieurs sont aux abonnés absents. Ils disparaissent de l’écran radar. Ce n’est que par le bouche-à-oreille que les intervenants recueillent des bribes d’information sur leur sort.

Cette incapacité à rejoindre certains habitués de La Dauphine en cette période de crise inquiète Jonathan. «Je constate que l’isolement et l’ennui font augmenter la consommation [de drogues]. Ça prend de plus en plus de place. Le jeune cherche à retrouver une certaine joie de vivre.»

C’est le cas pour Demetry, qui fume maintenant du cannabis régulièrement. «Avant, je ne consommais pas beaucoup, mais là, je commence en me levant le matin. Ça dure toute la journée jusqu’à ce que je m’endorme. Ça aide à me calmer.»

La connexion humaine

En revanche, Jonathan observe que la pandémie a permis à plusieurs jeunes de se découvrir des ressources insoupçonnées. «Je suis vraiment impressionné par leur débrouillardise, même s’ils n’ont plus accès à nos services. Ils vont s’entraider, prendre soin d’eux, se trouver un appart. J’en connais un qui a perdu sa job et qui s’en est trouvé une autre dans un Subway, à faire du take-out. Il fallait quand même qu’il le veuille, qu’il dépasse son ennui de la journée pour faire ça. C’est honorable de voir des jeunes se botter le derrière malgré la situation. Il y a encore de l’espoir. Je vois de bons côtés à ce qu’on vit présentement. Ça va nous permettre de faire de belles prises de conscience.»

S’il est une chose que la crise sanitaire a démontré, en convient le duo, c’est l’importance du contact humain, fut-il à deux mètres de distance.

«Quand je n’ai pas de contacts avec des humains, je deviens déprimé», confie Demetry.

«Les réseaux sociaux sont très utiles pour nous garder connectés, mais entre la connexion virtuelle et la connexion humaine, il y a un méchant gap. Juste ce qu’on fait ensemble, c’est peut-être pas grand-chose, mais j’y vois tellement de bénéfices», conclut Jonathan.