Tous les commerces et entreprises non essentiels doivent fermer pour trois semaines.

« On va s’en sortir sans sortir »

La nouvelle est tombée comme une tonne de briques, lundi après-midi, lors du point de presse du premier ministre François Legault : tous les commerces et entreprises non essentiels doivent fermer pour trois semaines.

J’avais les yeux ronds et la mâchoire à terre. Je pensais aux commerces de détail, aux quincailleries, aux entreprises de services, aux compagnies de portes et fenêtres et aux différentes entreprises industrielles, mais quand il a confirmé que c’était aussi le cas de la construction, je me suis dit : « Ayoye ! Ça va faire mal ! »

Aux grands maux, les grands moyens

Mais ça prend ça pour s’en sauver, car je peux vous dire une chose, j’avais l’impression d’un faux sentiment de sécurité. J’avais l’impression d’être le seul à respecter les consignes. Au début, comme tout le monde, je donnais des coups de coude au lieu de serrer la main, j’évitais les lieux de rassemblement et je trouvais que nos vieux de 70 ans et plus étaient un peu délinquants, mais la menace était encore loin.

Quand François Legault a dit aux jeunes que ce n’était pas le temps de faire des partys et qu’il a évoqué la distanciation sociale de deux mètres, j’ai pris ça plus au sérieux. Dimanche, nous sommes allés prendre l’air sur le pont de Saint-Anne. Dans mon for intérieur, je me disais qu’on ne pourrait plus y retourner. Avec la fermeture des centres commerciaux, le pont vert va devenir un lieu de rassemblement.

Nous avons continué de marcher vers la rue Racine, au centre-ville. Il faisait beau soleil. Mais un moment donné, on croisait plein de gens. Certains en profitaient pour piquer une jasette par petits groupes de cinq à dix personnes. J’ai dit : « Envoye à maison ! Il commence à y avoir trop de monde ! »

Trop crinqué

Évidemment, quand tu respectes les consignes au pied de la lettre, tu passes pour un crinqué. « Arrête de capoter ! », qu’on se fait dire.

J’arrive au Costco. Ils nettoient les poignées des paniers, mais il y a plein de gens à l’intérieur qui poignassent la marchandise avec leurs mains et d’autres qui s’arrêtent dans les allées pour jaser. J’avais, là encore, un faux sentiment de sécurité.

Plus tard dans la journée, on est allés porter de la nourriture à des gens de plus de 80 ans. Ils nous ont dit : « Ben quoi, vous n’entrez pas ? » « Non, on n’entre pas, Roger est vraiment très strict sur les consignes. »

Après ça, on est allés porter de la nourriture à de « jeunes étudiants pleins de pep » qui ont fait des partys COVID-19, qui ont fréquenté des gens qui ont voyagé et qui étaient au 5 à 7 d’ouverture du festival REGARD. « Hey, entrez quelques minutes. On va jaser ». J’ai laissé le sac de nourriture sur la galerie et me suis tenu à plus de deux mètres pour leur dire de respecter les consignes de la santé publique et d’oublier un souper tous ensemble avant deux semaines.

Évidemment, tu passes pour le gars qui en fait trop. Mais j’invoque un beau prétexte en disant que je suis journaliste et que je dois donner l’exemple. Comme ça, j’ai moins l’air d’en faire trop.

Québécois de la Floride

Après ça, on me raconte que des « snowbirds » au teint basané, revenant de la Floride, se promènent dans les commerces sans avoir respecté la consigne des 14 jours d’isolement. Je me demandais comment on allait s’y prendre pour leur faire comprendre ? Comment leur faire comprendre, à nos chers retraités qui ont passé l’hiver en Floride et qui ont côtoyé des jeunes pendant des rassemblements, que le Québec est en pleine guerre au coronavirus ?

Au moins, je sentais que nos rapports étaient en train de changer. Pendant que je voyais des délinquants partout, je remarquais aussi ceux qui avaient changé. Ceux qui poussaient leur panier à bonne distance des autres, qui attendaient à plus de deux mètres que le client s’éloigne pour se servir dans le comptoir des viandes. Celui qui me disait que ses parents étaient revenus de Floride et qu’il leur faisait « une épicerie et [qu’] ils ne pourront pas voir leurs petits-enfants avant deux semaines ».

Je vous ai vus changer d’attitude. On a même eu un 5 à 7 virtuel entre amis. Nous étions huit couples sur le même appel. Les habitudes changent petit à petit.

J’espère que les baby-boomers délinquants qui reviennent de la Floride, un des États les plus à risques des États-Unis, comme moi, ont reçu le message du premier ministre comme une tonne de briques. C’est peut-être le signal qu’ils avaient besoin pour comprendre l’urgence de la situation. Restez chez vous.

Comme m’a texté ma grande soeur : « On va s’en sortir sans sortir. »