Des publicités de médicaments étaient publiées dans la presse de l’époque. Les fabricants de potions, de sirops, de pilules et d’autres préparations médicinales pouvaient y annoncer leurs produits. Certains faisaient même preuve d’opportunisme en modifiant leur texte pour tirer parti de l’épidémie.
Des publicités de médicaments étaient publiées dans la presse de l’époque. Les fabricants de potions, de sirops, de pilules et d’autres préparations médicinales pouvaient y annoncer leurs produits. Certains faisaient même preuve d’opportunisme en modifiant leur texte pour tirer parti de l’épidémie.

Les ravages de la maladie dans la région

En dépit des mesures prises, un peu tardivement, faut-il préciser, vu la rapidité de la propagation de l’épidémie dans la province, la maladie se répand comme une traînée de poudre au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Aucune localité n’y échappe. Dans sa section réservée au courrier des localités de la région, Le Progrès du Saguenay rend compte de son passage et de décès un peu partout : le virus fait son tour du Lac-Saint-Jean en passant par Hébertville, Saint-Bruno, Saint-Gédéon, Saint-Jérôme (Métabetchouan), Val-Jalbert, Roberval, Mistassini, Albanel, Saint-Coeur de Marie ; dans l’actuel regroupement de Ville Saguenay, il est signalé à Chicoutimi, Sainte-Anne (Chicoutimi-Nord), Jonquière, Kénogami, Bagotville, Port-Alfred et Saint-Alexis (La Baie), sans compter L’Anse-Saint-Jean le long du Saguenay.

Divers commentaires permettent de prendre la mesure de l’étendue de la contagion ainsi que de l’incapacité des médecins à répondre à une demande subitement accrue : à Saint-Bruno, « presque toute la population en est atteinte » ; à Saint-Cœur-de-Marie, « environ la moitié de la population en est atteinte. La semaine dernière, nos deux médecins, M. Joseph Cinq Mars et son fils Lionel, n’ont pu fournir aux demandes » ; à Ouiatchouan (Val-Jalbert), « presque toutes les familles ont été atteintes et il a fallu envoyer un médecin de Chicoutimi, le Dr Delisle » ; à Port-Alfred et St-Alexis, « il a fallu envoyer les médecins de Chicoutimi et les médecins militaires au secours des médecins locaux » ; dans cette dernière localité, la grippe « a visité presque toutes nos maisons et dans beaucoup de familles elle a frappé de mort soit un père, soit une mère ou des enfants chéris ».

La situation paraît particulièrement pénible dans les campements forestiers. La réglementation provinciale y est sévère : toute personne atteinte par la grippe doit y être isolée, et personne ne peut quitter les lieux avant que 10 jours se soient écoulés depuis la guérison du dernier malade. Cette règle ne semble toutefois pas respectée au Saguenay-Lac-Saint-Jean : un article de journal signale que « les camps de bûcherons, décimés par la maladie, se vident ». Aussi, estimant qu’il y aurait mieux à faire en temps d’épidémie, critique-t-on l’armée de rechercher des insoumis « dans ces camps remplis de malades, privés de presque tout secours humain ».

Le bilan en nombre de personnes infectées et en décès s’avère difficile à établir. Ainsi, bon nombre de décès qui auraient dû être attribués à la grippe sont plutôt rapportés par les médecins comme étant de causes distinctes : pneumonie, « congestion des poumons » et autres affections des voies respiratoires. Quoi qu’il en soit, d’après un rapport du Conseil d’hygiène de la province, il y aurait eu 226 morts dans le comté de Chicoutimi (pour le Saguenay) et 231 dans celui de Lac-Saint-Jean, ce qui représente un total de 457 pour la région, avec un taux de décès par mille habitants de 6,7, là où la moyenne provinciale s’établit à 4,4. Ceci indique que la maladie aurait frappé un peu plus durement au Saguenay-Lac-Saint-Jean que dans la plupart des autres régions.

À quoi attribuer cette plus forte mortalité ici ? La faible densité d’une population de région essentiellement rurale à l’époque n’aurait-elle pas dû favoriser une transmission moins étendue de la contagion ? Sans doute, mais d’autres facteurs ont pu jouer en sens inverse : transmission d’informations à la population peut-être déficiente, particulièrement dans les petites localités dépourvues d’un service de santé régulier ; application par conséquent tardive des mesures de confinement ; transmission accentuée par la vitalité de réseaux familiaux demeurés plus touffus que dans les grands centres urbains ; éloignement des services pour une population ne disposant encore que de deux hôpitaux permanents, à Chicoutimi et Roberval, ce dernier ouvert depuis quelques mois seulement au moment de l’épidémie ; rareté de personnel compétent, aussi bien pour les soins que pour la mise en oeuvre de mesures d’hygiène publique rigoureuses. Le Saguenay-Lac-Saint-Jean de l’époque partage d’ailleurs ces caractéristiques avec d’autres régions périphériques et peu peuplées comme le Témiscamingue et la Côte-Nord, encore plus durement malmenées.

Comme ailleurs au Québec, la grippe « espagnole » sera aussi brève que fulgurante dans la région. À la différence d’aujourd’hui, la courbe épidémiologique n’aura pas été « aplatie », causant ainsi un nombre de victimes assez conséquent. En mettant les choses en perspective, et en considérant les mesures sanitaires musclées et coordonnées qui ont été implantées ces dernières semaines, on peut raisonnablement penser que la COVID-19 fera des ravages bien moindres que sa soeur de 1918. Et à ce titre, soulignons que le maintien, tant bien que mal, d’une presse régionale qui continue à livrer aux concitoyens l’état de la situation locale et les recommandations appropriées constitue un autre inestimable atout.