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« Le mal est à nos portes » : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à la pandémie de grippe de 1918
« Le mal est à nos portes » : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à la pandémie de grippe de 1918

Protéger et informer la région : un défi

Alors que la Première Guerre mondiale se poursuit toujours en Europe, où l’épidémie de grippe fait des morts par milliers, on craint que des militaires en déplacement de Québec jusque dans la région transportent avec eux la contagion. Aussi, le médecin J.-F. Delisle, directeur du service de santé de la municipalité de Chicoutimi, communique avec un responsable militaire afin d’exiger que des mesures rigoureuses soient prises. On redoute notamment l’activité, sur le territoire, de soldats chargés de trouver et d’appréhender les « insoumis », autrement dit les conscrits qui refusent de joindre les rangs de l’armée. D’après le journal Le Colon de Roberval, leur circulation accentue la propagation de la maladie.

D’autres démarches sont entreprises afin d’empêcher la grippe d’atteindre la région. Le docteur Delisle entre ainsi en contact avec le surintendant du Canadian Northern Railways dont les voies de chemin de fer se rendent au Lac-Saint-Jean et au Saguenay. Il fait de même avec les autorités de la Canadian Steamship Lines, compagnie propriétaire de bateaux provenant de Québec et remontant le Saguenay. S’il n’est pas alors question de fermer les principales portes d’entrée dans la région, comme c’est le cas aujourd’hui, il entend bien que des contrôles y soient exercés.

Le défi des autorités locales à l’époque était d’autant plus grand qu’elles ne disposaient pas de moyens de diffuser rapidement leurs directives à l’ensemble de la population. Dans un premier temps, le docteur Delisle à Chicoutimi utilise le journal Le Progrès du Saguenay, dont la parution est hebdomadaire. Ainsi, dès le début octobre, il émet les recommandations suivantes : l’admission à l’école doit être refusée aux enfants présentant des symptômes ; l’apparition de ces derniers chez leurs voisins de classe doit être étroitement surveillée ; il faut « se couvrir la bouche et le nez d’un mouchoir au moindre accès de toux et d’éternuement » ; les médecins devraient isoler les cas certains ou douteux, lesquels devraient être signalés au directeur du service d’hygiène municipal. Parallèlement à ce communiqué de l’autorité sanitaire locale, dans la même édition, le journal publie ses propres « prescriptions » pour se prémunir contre l’influenza : on insiste sur les mesures d’isolement de même que sur l’importance de « se tenir les intestins libres » et de « se désinfecter le nez, la bouche et la gorge tous les jours » avec du peroxyde d’hydrogène ou de l’eau bouillie, ces dernières directives n’ayant plus cours aujourd’hui.

Une semaine plus tard, le directeur du service de santé de Chicoutimi réitère ses recommandations. À ce moment, trois cas seulement chez les civils et une douzaine chez les militaires lui ont été signalés. Cela pourrait laisser penser qu’il n’y a pas lieu de trop s’alarmer. Mais ce n’est pas le cas : en fait, à l’époque, bon nombre de médecins étaient réticents à déclarer aux autorités publiques leurs cas vus en consultation privée, estimant que le secret de la relation médecin-patient ne devait pas être brisé par la déclaration, et craignant d’être désertés par une clientèle mécontente. D’où l’appel du docteur Delisle leur demandant instamment « de nous accorder leur appui ».

Après la publication de recommandations dans les éditions des 3 et 10 octobre du Progrès du Saguenay, cette voie de communication se ferme alors même que l’épidémie fait rage : plusieurs membres du personnel du journal étant atteints par la maladie, celui-ci ne paraît pas les 17 et 24 du mois. Et il n’est pas le seul. Si de grands quotidiens de Montréal et de Québec comme Le Devoir et Le Soleil continuent de livrer leurs numéros, Le Colon de Roberval cesse aussi de paraître pendant deux semaines.

Or, là où les journaux ne paraissent plus, les gouvernements, municipalités et organismes sanitaires sont dépourvus d’outils de communication de masse permettant de s’adresser à tous simultanément comme le font quotidiennement aujourd’hui nos chefs de gouvernement et experts sanitaires. Par ailleurs, faut-il rappeler qu’il n’y a pas de radio avant 1919 au Québec, pas de télévision et encore moins d’Internet. Il faut alors recourir à l’impression et à la distribution par les municipalités de circulaires du Conseil d’hygiène de la province. Considérant le rôle déterminant des messages délivrés jour après jour par les dirigeants actuels directement dans tous les foyers en confinement, nos sociétés sont manifestement mieux équipées qu’en 1918 pour limiter les ravages de la grippe. Récemment, l’historien Alexandre Klein faisait d’ailleurs remarquer combien l’actuelle pandémie de COVID-19 était certainement la première dans l’histoire à être aussi rigoureusement documentée en temps réel, avec une « précision horlogère » sur les nombres de contaminés et de victimes. Elle serait ainsi « la première pandémie des sociétés de contrôle ».