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« Le mal est à nos portes » : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à la pandémie de grippe de 1918
« Le mal est à nos portes » : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à la pandémie de grippe de 1918

Mesures de confinement : entre acceptation et résistance

Les directives relayées à la population par les municipalités, alors responsables de l’application des lois d’hygiène, émanent du Conseil d’hygiène provincial qui, après le 10 octobre, impose un tout nouveau règlement sur la grippe. Les écoles des municipalités où la grippe est apparue doivent fermer leurs portes : cela vaudra en milieu urbain pour le Séminaire de Chicoutimi comme en milieu rural pour les écoles des plus petites localités. Les lieux de rassemblement ou de réunion publique doivent aussi être fermés. L’évêque du diocèse de Chicoutimi, comme ses collègues d’autres régions, accepte la consigne de clore les églises et de ne pas tenir les messes dominicales. Les funérailles peuvent tout de même être célébrées avec une assistance ne dépassant pas 25 personnes.

Les mesures concernant les églises et le culte ne font pas l’unanimité, du moins si l’on en juge par un article paru dans Le Colon de Roberval, signé Jean du Lac, pour qui « au milieu de tant de deuils, de tant d’anxiété, de tant de mornes inquiétudes, la fermeture des églises est apparue à bon droit comme la suprême désolation ». Convaincu que cette mesure impie causera encore davantage de décès, l’auteur pourfend le « matérialisme », l’« insolence » et l’« orgueil » d’une science qui « a imposé à la société chrétienne ses volontés antichrétiennes ». Cette résistance culturelle à l’hygiénisme et à la médecine préventive, au nom du respect des saints protecteurs, est courante à l’époque, signe que l’épidémie de grippe est le théâtre d’un conflit déjà latent entre, d’un côté, l’Église et la médecine populaire et, de l’autre, la médecine scientifique qui gagne alors en légitimité sociale, politique et professionnelle. La pandémie actuelle nous révèle cependant que ces débats sont loin d’être finis, notamment chez nos voisins américains, où plusieurs communautés religieuses sont encore de nos jours prêtes à en découdre avec les autorités sanitaires et scientifiques.

Outre la fermeture des lieux publics, la stratégie de l’époque repose essentiellement sur la déclaration obligatoire de la maladie, permettant aux municipalités de veiller au confinement des malades. Les chefs de famille et d’établissement, tout autant que les médecins, sont tenus d’aviser les responsables sanitaires locaux dès qu’ils ont connaissance d’un cas probable de grippe. Les malades doivent être isolés dans une chambre à part, la maison où ils se trouvent ne pouvant être fréquentée que par le médecin et le prêtre. Les personnes qui y habitent sont toutefois autorisées à en sortir, uniquement pour « vaquer à leurs affaires ». Il faut désinfecter régulièrement les linges et tissus en contact avec le malade, et brûler les chiffons et serviettes qu’il utilise comme mouchoirs. Enfin, la chambre doit être soigneusement nettoyée et aérée une fois le confinement terminé. Ce sont là les principales directives adoptées par le Conseil d’hygiène de la province et que doivent mettre en vigueur les municipalités. Dans quelle mesure la population du Saguenay–Lac-Saint-Jean en est-elle informée ? À quel point sont-elles suivies à l’époque ? Il est difficile de le savoir. On peut néanmoins penser qu’à la différence d’aujourd’hui, où l’acquiescement aux directives d’un État central va plutôt de soi comme l’illustre l’attitude actuelle des Québécois, le respect des règles énoncées par une autorité étatique encore relativement faible et très peu présente dans le quotidien des habitants des régions pouvait présenter certains défis.