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« Le mal est à nos portes » : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à la pandémie de grippe de 1918
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« Le mal est à nos portes » : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à la pandémie de grippe de 1918
Les premières manifestations de la grippe espagnole au Québec remontent à l’été 1918, mais sa diffusion débute vraiment à compter de septembre. Avec Victoriaville et la région environnante, la ville de Québec est l’un des premiers foyers d’éclosion du virus, qui s’introduit par le port d’où arrivent les soldats démobilisés de la guerre. Le 3 octobre 1918, le journal Le Progrès du Saguenay avertit ses lecteurs que la grippe « est à nos portes ». La même journée, l’Hôtel-Dieu Saint-Vallier, à Chicoutimi, reçoit sa première patiente atteinte de la maladie, laquelle décède le lendemain, non sans avoir contaminé la religieuse dépêchée à son chevet. Débutent alors les efforts visant à contenir l’épidémie, qui ravive chez plusieurs le souvenir douloureux de la grippe « russe » de 1889.
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Protéger et informer la région : un défi

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Protéger et informer la région : un défi

Alors que la Première Guerre mondiale se poursuit toujours en Europe, où l’épidémie de grippe fait des morts par milliers, on craint que des militaires en déplacement de Québec jusque dans la région transportent avec eux la contagion. Aussi, le médecin J.-F. Delisle, directeur du service de santé de la municipalité de Chicoutimi, communique avec un responsable militaire afin d’exiger que des mesures rigoureuses soient prises. On redoute notamment l’activité, sur le territoire, de soldats chargés de trouver et d’appréhender les « insoumis », autrement dit les conscrits qui refusent de joindre les rangs de l’armée. D’après le journal Le Colon de Roberval, leur circulation accentue la propagation de la maladie.

D’autres démarches sont entreprises afin d’empêcher la grippe d’atteindre la région. Le docteur Delisle entre ainsi en contact avec le surintendant du Canadian Northern Railways dont les voies de chemin de fer se rendent au Lac-Saint-Jean et au Saguenay. Il fait de même avec les autorités de la Canadian Steamship Lines, compagnie propriétaire de bateaux provenant de Québec et remontant le Saguenay. S’il n’est pas alors question de fermer les principales portes d’entrée dans la région, comme c’est le cas aujourd’hui, il entend bien que des contrôles y soient exercés.

Mesures de confinement : entre acceptation et résistance

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Mesures de confinement : entre acceptation et résistance

Les directives relayées à la population par les municipalités, alors responsables de l’application des lois d’hygiène, émanent du Conseil d’hygiène provincial qui, après le 10 octobre, impose un tout nouveau règlement sur la grippe. Les écoles des municipalités où la grippe est apparue doivent fermer leurs portes : cela vaudra en milieu urbain pour le Séminaire de Chicoutimi comme en milieu rural pour les écoles des plus petites localités. Les lieux de rassemblement ou de réunion publique doivent aussi être fermés. L’évêque du diocèse de Chicoutimi, comme ses collègues d’autres régions, accepte la consigne de clore les églises et de ne pas tenir les messes dominicales. Les funérailles peuvent tout de même être célébrées avec une assistance ne dépassant pas 25 personnes.

Les mesures concernant les églises et le culte ne font pas l’unanimité, du moins si l’on en juge par un article paru dans Le Colon de Roberval, signé Jean du Lac, pour qui « au milieu de tant de deuils, de tant d’anxiété, de tant de mornes inquiétudes, la fermeture des églises est apparue à bon droit comme la suprême désolation ». Convaincu que cette mesure impie causera encore davantage de décès, l’auteur pourfend le « matérialisme », l’« insolence » et l’« orgueil » d’une science qui « a imposé à la société chrétienne ses volontés antichrétiennes ». Cette résistance culturelle à l’hygiénisme et à la médecine préventive, au nom du respect des saints protecteurs, est courante à l’époque, signe que l’épidémie de grippe est le théâtre d’un conflit déjà latent entre, d’un côté, l’Église et la médecine populaire et, de l’autre, la médecine scientifique qui gagne alors en légitimité sociale, politique et professionnelle. La pandémie actuelle nous révèle cependant que ces débats sont loin d’être finis, notamment chez nos voisins américains, où plusieurs communautés religieuses sont encore de nos jours prêtes à en découdre avec les autorités sanitaires et scientifiques.

Les ravages de la maladie dans la région

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Les ravages de la maladie dans la région

En dépit des mesures prises, un peu tardivement, faut-il préciser, vu la rapidité de la propagation de l’épidémie dans la province, la maladie se répand comme une traînée de poudre au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Aucune localité n’y échappe. Dans sa section réservée au courrier des localités de la région, Le Progrès du Saguenay rend compte de son passage et de décès un peu partout : le virus fait son tour du Lac-Saint-Jean en passant par Hébertville, Saint-Bruno, Saint-Gédéon, Saint-Jérôme (Métabetchouan), Val-Jalbert, Roberval, Mistassini, Albanel, Saint-Coeur de Marie ; dans l’actuel regroupement de Ville Saguenay, il est signalé à Chicoutimi, Sainte-Anne (Chicoutimi-Nord), Jonquière, Kénogami, Bagotville, Port-Alfred et Saint-Alexis (La Baie), sans compter L’Anse-Saint-Jean le long du Saguenay.

Divers commentaires permettent de prendre la mesure de l’étendue de la contagion ainsi que de l’incapacité des médecins à répondre à une demande subitement accrue : à Saint-Bruno, « presque toute la population en est atteinte » ; à Saint-Cœur-de-Marie, « environ la moitié de la population en est atteinte. La semaine dernière, nos deux médecins, M. Joseph Cinq Mars et son fils Lionel, n’ont pu fournir aux demandes » ; à Ouiatchouan (Val-Jalbert), « presque toutes les familles ont été atteintes et il a fallu envoyer un médecin de Chicoutimi, le Dr Delisle » ; à Port-Alfred et St-Alexis, « il a fallu envoyer les médecins de Chicoutimi et les médecins militaires au secours des médecins locaux » ; dans cette dernière localité, la grippe « a visité presque toutes nos maisons et dans beaucoup de familles elle a frappé de mort soit un père, soit une mère ou des enfants chéris ».