Le médecin de famille Martin De La Boissière estime que la solitude est ce qu’il y a de plus troublant en ce moment pour les familles des résidents des CHSLD et principalement pour ceux dont la vie est écourtée rapidement par la COVID-19.
Le médecin de famille Martin De La Boissière estime que la solitude est ce qu’il y a de plus troublant en ce moment pour les familles des résidents des CHSLD et principalement pour ceux dont la vie est écourtée rapidement par la COVID-19.

CHSLD rime avec solitude, croit le Dr Martin De La Boissière

Louis Tremblay
Louis Tremblay
Le Quotidien
La solitude fait partie de la réalité des CHSLD. La COVID-19 n’a fait qu’exacerber cette réalité alors que les familles sont tenues à l’écart de la fin de vie d’un parent. Cette séparation, justifiée par de bonnes raisons médicales, a cependant un effet pervers puisqu’elle génère de l’anxiété au sein des familles qui ont cheminé vers la fin de vie de l’aîné, croit le docteur Martin De La Boissière.

Ce dernier sait de quoi il parle quand il aborde la crise dans les CHSLD qui frappe de plein fouet certaines régions du Québec. En tant que médecin de famille dans le secteur de Dolbeau-Mistassini depuis le début de sa carrière, il fréquente depuis longtemps les CHSLD en plus d’offrir une prestation dans les soins palliatifs à la Maison Colombe-Veilleux. Enfin, sa mère est résidente du CHSLD de Roberval.

« La solitude, c’est toujours ce qui est le plus difficile dans un CHSLD. J’ai de nombreuses histoires où une personne âgée est décédée en compagnie d’une vieille infirmière et d’un vieux docteur comme moi. On a aussi des résidents que l’on suit rendus à un âge très avancé dont tous les membres de la famille sont décédés. J’ai souvenir d’une patiente très âgée dont une nièce lointaine s’occupe », insiste le médecin pour illustrer une réalité qui fait partie du paysage en période normale. Le personnel des CHSLD et les médecins doivent composer avec elle et, d’une certaine façon, devenir la famille de ces aînés.

Confort

Les CHSLD sont devenus des endroits où des personnes âgées entrent pour la dernière phase de leur vie. Martin De La Boissière parle du dernier stade « avant le grand voyage ». Donc un milieu où la personne va vivre en moyenne de 18 à 24 mois. Il y a dans ces établissements une pratique médicale très douce qui consiste à assurer la meilleure qualité de vie possible à la personne et non le curatif.

« Quand une personne est admise, nous procédons à son évaluation en compagnie de l’équipe en place. On est souvent en présence de patients avec des problèmes cognitifs. Le cheminement (émotif) est donc beaucoup plus pour les familles. Nous permettons vraiment au résident de cheminer vers les moments de fin de vie, les soins de confort, les soins palliatifs et ça fait partie de notre quotidien », explique le médecin.

La mort est donc une réalité bien intégrée dans la vie d’un CHSLD, avec laquelle le personnel et les médecins ont appris à conjuguer. Personne n’est surpris quand les décès surviennent de façon assez régulière comme le rappelle le docteur. « On en perd un ou deux par mois. Des fois on peut être deux ou trois semaines sans décès et on les accompagne là-dedans. »

Même dans les CHSLD où le coronavirus n’est pas entré, la COVID-19 a modifié en profondeur cet environnement qui permet à des personnes très malades de mourir dans la dignité.

« La COVID-19, ce que ça fait, c’est qu’on ne peut plus accompagner les gens. Ils sont seuls. Les proches ne sont plus là. Pour de bonnes raisons, on a dit aux familles de rester dehors. Elles ne sont plus là, les proches restent à la maison et ils deviennent anxieux. De ce que je comprends dans les témoignages, il n’y a pas tellement de proches qui vont les accompagner dans les derniers moments. »

Martin De La Boissière est médecin de famille.

Le ministère a bien accepté de mettre en place un protocole qui autorise les visites humanitaires dans les CHSLD pour les dernières heures d’un résident. La directive mentionne 24 heures avant le décès. Or, le médecin de famille comprend très bien qu’il peut arriver que le personnel d’un établissement ne soit pas en mesure de bien juger du temps à vivre d’une personne. « Moi-même, je me trompe une fois sur trois. Et la COVID-19, de ce que l’on entend, ça va assez vite. »

Un portrait qui change

Dans les CHSLD où le coronavirus n’est pas présent, les personnes âgées peuvent toujours bénéficier de la présence de personnes qu’elles connaissent ou, du moins, qui les connaissent. Qui connaissent leurs habitudes et leur comportement. Le portrait change rapidement dans les endroits où la maladie s’est propagée et c’est une situation de solitude que le médecin a de la difficulté à accepter, mais contre laquelle il n’y a rien à faire en pleine pandémie.

Il en arrive à soumettre l’hypothèse que les familles n’ont pas vraiment peur qu’un parent attrape la COVID-19 et meure de la maladie comme il pourrait mourir après une chute, une mauvaise grippe ou une autre situation qui amène la personne en fin de vie. « Je pense que les familles craignent que leurs proches meurent dans la solitude. »

Car lorsque le personnel en place est malade, il y a un taux de roulement. « Résultat, même le personnel proche de ces gens-là, qui les connaît bien, qui connaît leurs habitudes, n’est plus là. Soudainement, t’as une épidémie de décès qui arrive sans qu’il n’y ait eu de préparation et c’est ce que je trouve le plus triste dans cette histoire. »

En même temps, la fermeture des CHSLD décrétée pour protéger les personnes âgées a aussi mis un terme à un certain nombre d’activités qui permettaient d’égayer un peu la vie dans ce milieu. Le médecin, qui a lui-même cessé les visites en raison de la pandémie, fait partie de ceux et celles qui contribuent à cette animation. Il lui arrive de marcher dans le corridor avec un résident. On lui demande de chanter La Souris Verte.

Niveaux de soins

Le ministère de la Santé et des Services sociaux avait tout de même prévu qu’il pourrait y avoir des problèmes dans les CHSLD. Les médecins en pratique avaient reçu la directive de mettre à jour, pour le 2 avril, les niveaux de soins pour chacun des résidents sous leur responsabilité. Une demande qui n’a pas traumatisé Martin De La Boissière, pour qui il s’agit d’une démarche normale dans le cadre de son travail régulier.

« Nous avons évalué la situation et on a décidé avec deux familles de passer du niveau 3 au niveau 4. Ça me fait rire quand je lis dans les médias qu’on ne pourra pas transporter les personnes âgées des CHSLD vers les soins intensifs. Dans ma clientèle à moi, il n’y en a pas de patient que l’on va transporter aux soins intensifs. »

Le médecin a toutefois profité de cette révision des dossiers médicaux en compagnie des familles pour pouvoir discuter avec elles de la situation. Il en a aussi profité pour aborder la question des soins de fin de vie avec certaines personnes.

« Quand le monsieur a 81 ans et est au CHSLD, et que sa femme a 79 ans et qu’elle est toujours à la maison, mais qu’elle peut être malade, j’ai amené le sujet si jamais cette situation se présentait. »

Martin De La Boissière a tout de même voulu se faire rassurant. Le CHSLD est un milieu de vie qui a toute la médication nécessaire permettant au médecin de s’assurer qu’une personne va finir ses jours sans souffrance. Il y a aussi un système mis en place avant la pandémie qui permet au personnel des CHSLD de rejoindre un médecin 24 heures par jour, incluant les fins de semaine.