La Bairiveraine Charlotte Perron tient la bière La Reine du sébaste de la microbrasserie La Casse Pinte, nommée en son honneur.

Charlotte Perron, la reine du sébaste: une légende vivante

La Baieriveraine Charlotte Perron a serré sa canne à pêche depuis longtemps, mais personne n’a détrôné la « Reine du sébaste » sur les glaces du Saguenay. Le cinéaste Philippe Belley avait déjà immortalisé cette légende vivante dans un film, et voilà qu’il lui rend un autre hommage en nommant en son honneur une bière de la microbrasserie La Chasse Pinte.

Philippe Belley a obtenu ce privilège pour avoir contribué à la campagne de sociofinancement du lancement de la brasserie coopérative en 2015. Il y avait deux lignes directrices pour que le nom soit accepté : faire référence à la flore ou à la faune du Saguenay-Lac-Saint-Jean, ou à une expression ancrée dans l’histoire régionale. L’allusion à la pêcheuse de sébastes qui attirait les curieux au village de cabanes sur la baie, il y a quelques décennies, était toute désignée.

« Il n’y a pas que les histoires officielles, fait valoir Philippe Belley. On ne glorifie pas beaucoup nos grandes et petites histoires. C’est une sorte de bel hommage à notre personnage local. Le conteur Fred Pellerin fait très bien ça pour son coin. »

L’idée a tout de suite enchanté l’équipe de La Chasse Pinte. « Le sébaste, c’est aussi très significatif à L’Anse-Saint-Jean, où nous sommes basés », note le brasseur Mathieu Boily. Il y a également une association de pêche blanche dans la municipalité située sur le bord du fjord.

Et qu’en dit la principale intéressée ? L’octogénaire trouve cela bien drôle. « Je n’ai jamais pris de bière ! Je ne voudrais pas que les gens aillent s’imaginer des choses, précise d’entrée de jeu Charlotte Perron. Souvent, il y a des pêcheurs qui passaient près de moi avec une bouteille à la main, et ils se demandaient pourquoi j’avais plein de poissons autour de moi, alors qu’eux ils ne prenaient rien. Je leur répondais que c’était parce qu’ils buvaient plus qu’ils ne pêchaient ! »

Le cinéaste Philippe Belley a fondé sa compagnie Les  Films de La Baie pour un contrat où il devait faire un documentaire de la pêche blanche sur le fjord du Saguenay.

Liés par la baie

Juste à temps pour Noël, Philippe Belley a partagé sur les réseaux sociaux l’émouvant court-métrage La vraie Reine du sébaste. Le cinéaste est allé visiter récemment la sympathique dame avec une bouteille de bière et des archives de la télévision communautaire trouvées au Musée du Fjord, à l’époque où les médias s’étonnaient de son histoire. Le spectateur ne peut qu’être touché en voyant l’émotion de Charlotte Perron, alors qu’elle revisite ses souvenirs.

La vidéo a été produite par Les Films de La Baie, l’entreprise que Philippe Belley a fondée en 2011 grâce à un contrat. Déjà, la célèbre pêcheuse était près du cinéaste. « Il y a beaucoup de choses liées à elle qui ont eu de l’importance dans mon cheminement. »

Le Saguenéen avait reçu la commande de la Zone d’intervention prioritaire (ZIP) de réaliser un documentaire sur la pêche blanche. Le comité voulait garder une trace de cette pratique, au cas où elle disparaitrait avec le réchauffement climatique.

« Je devais parler de tous les secteurs de pêche sur le fjord, relate Philippe Belley. Pour Grande-Baie, on m’a dit que je devais absolument aller voir la Reine du sébaste. J’avais ensuite présenté mon film à mes amis du festival Regard. Ils avaient bien aimé, mais ils m’avaient conseillé de cibler seulement une histoire pour en faire un court-métrage. »

De là est né La reine du sébaste et son Royaume, qui a suscité l’intérêt dans plusieurs festivals ici et ailleurs.

« J’aurais bien aimé avoir les images d’archives à l’époque ! Je suis tombé là-dessus complètement par hasard, ajoute Philippe Belley. On ne soupçonne pas que le travail qu’on fait prend de la force avec le temps. »

Depuis un moment, l’idée de revoir Charlotte Perron trottait dans la tête du cinéaste. En une semaine, le tournage et la postproduction ont été complétés. Le film a déjà plus de 12 000 vues sur le Web. La nostalgique arrière-grand-mère prend aussi goût à la caméra. « Je ne peux rien refuser à Philippe, il est trop gentil ! »

La fameuse reine du sébaste, Charlotte Perron, est une octogénaire du secteur Grande-Baie. Cette photo a été publiée à la une du Quotidien il y a quelques décennies.

La pêche blanche: la « belle vie »

La Reine du sébaste Charlotte Perron repense à ses trente années de pêche blanche avec énormément de bonheur et de nostalgie.

« Ça me rappelle beaucoup de beaux souvenirs. Je ne peux plus y aller à cause de ma santé. J’aimais tellement ça ! C’était la belle vie. Je n’arrêterai jamais d’en parler. Ça me fait plaisir, raconte la charmante dame au téléphone. Quand on pêche, on oublie tout. On ne peut pas faire de dépression ! »

La Baieriveraine a commencé ce loisir alors que son fils possédait une cabane à pêche. Elle s’est mise à s’y rendre chaque jour, de 8h à 17h. «Je n’ai jamais lâché!» Quand on remonte de quelques décennies, les mœurs étaient bien différentes. Sans quota, Mme Perron pouvait pêcher jusqu’à 60 sébastes par jour. Elle en offrait à ses voisins moins chanceux, elle apportait de grands sacs pleins à la Soupe populaire, elle en faisait congeler et surtout, elle cuisinait.

« Le sébaste est un très bon poisson, il n’a presque pas d’arêtes. J’avais de belles recettes ! Je les inventais. Un jour, un cuisinier d’un grand hôtel est venu dans ma cabane, et il m’a dit que j’avais la même que lui ! » se remémore la pêcheuse avec fierté.

Après le déluge en 1996, les conditions de pêche sont devenues plus difficiles et la limite de cinq prises est apparue. « Parfois, on ne réussissait même pas à en prendre cinq », affirme celle qui avait pourtant développé de nombreux trucs.

« Je ne veux pas me vanter, mais j’étais plutôt savante. Les touristes venaient, les écoles venaient. Ils pêchaient un poisson et je le leur donnais. Ils étaient contents. Il y en a eu du monde dans ma cabane ! J’ai gardé un livre avec toutes les signatures. Il y en a plus de 4000. Tous ceux qui passaient me laissaient un beau message. »

Charlotte Perron se réjouit maintenant de compter neuf arrière-petits-enfants âgés de trois à 16 ans, que lui ont donnés ses six petits-enfants et ses cinq enfants. « Je les adore ! »

La dame a un élan de tristesse quand elle pense qu’elle devra bientôt abandonner sa maison. Elle a failli mourir le mois passé, confie-t-elle. Ça ne l’empêche pas de suivre l’actualité, comme le poids des véhicules autorisés sur la baie ou l’arrosage pour les glaces. Une chose est sûre, l’histoire de la Reine de sébaste restera longtemps dans les mémoires. Et Charlotte Perron n’oubliera «jamais» son amour de la pêche blanche.


« J’aimais tellement ça ! C’était la belle vie. Je n’arrêterai jamais d’en parler. [...] Quand on pêche, on oublie tout. On ne peut pas faire de dépression ! »
Charlotte Perron

Une IPA mi-anglais, mi-belge

La microbrasserie La Chasse Pinte produit des bières artisanales aux arômes du terroir. La Reine du sébaste est une IPA hybride. « Elle est assez houblonnée avec une belle amertume. Plutôt que de travailler avec une levure anglaise ou américaine, on a pris une levure typiquement belge et on a additionné des agrumes. C’est une bière entre deux nations ! », décrit le brasseur Mathieu Boily.

Une autre bière de la brasserie artisanale a été nommée par un donateur. Il s’agit de la Slaïonne par le Festival des bières d’Alma, une déformation de la fameuse Slide, cette glissoire à bois de la ville il y a plus d’un siècle. Les autres produits ont aussi des noms évocateurs, comme la Gélinotte ou la Peau de lièvre.

« La Chasse Pinte, ça vient d’une expression de ma grand-mère. Elle appelait ses marmites comme ça, et je travaille beaucoup avec ça », indique Mathieu Boily.

L’étiquette de la Reine du sébaste a été conçue par la graphiste Marielle Couture, de Sainte-Rose-du-Nord. On explique sur l’étiquette que le nom tire son origine « d’une célèbre pêcheuse de la Ville de La Baie », sans nommer Charlotte Perron. De quoi renforcer le mythe autour du personnage.

« C’est moi, la vraie Reine du sébaste, Charlotte Perron !», assure la dame dans le film réalisé par Philippe Belley.