Cette photo transmise au Progrès par un témoin visuel de l’événement donne une idée de la grosseur de la pierre par rapport à une camionnette d’Hydro-Québec. La société d’État a fait un «scan» de la pierre qui pèse selon son évaluation 15 tonnes.

Catastrophe évitée à La Romaine: un témoin rectifie les faits

Les explications fournies par Hydro-Québec pour expliquer les circonstances de la tragédie évitée de La Romaine, le 3 avril dernier, ont provoqué une levée de boucliers chez les travailleurs. Un témoin visuel de l’événement juge que la société d’État « donne une version édulcorée de la situation » sur le terrain au moment de l’événement.

« Pas un seul travailleur à La Romaine ne va avaler ces explications. Hydro-Québec questionne la présence de la camionnette à cet endroit alors qu’il s’agit de la route principale d’accès aux chantiers du barrage et de la centrale », a-t-il expliqué au cours d’une conversation avec Le Progrès. Il souhaite conserver l’anonymat, même s’il est conscient qu’il pourrait être retracé par la société d’État.

« C’est comme si vous circulez sur une route régionale et que des travaux sont effectués et qu’il n’y a aucun signaleur. Tous les travailleurs passent par ce feu de circulation pour accéder aux chantiers, en plus des camions d’explosifs et des remorques de gaz propane qui servent au chauffage du tunnel en construction. C’est Hydro-Québec qui supervise, mais c’est aussi EBC construction, dont le directeur de chantier a choisi de ne pas mettre de signaleur », reprend notre interlocuteur.

Selon ses explications, l’entreprise EBC aurait décidé de placer un pointeur au sommet de la colline. Son travail était d’observer la route et de donner le signal à l’opérateur de la pelle pour qu’il pousse le matériel et les pierres vers le bas quand la route est libre. Selon notre témoin visuel, le pointeur installé en haut de la colline n’aurait jamais vu la camionnette, dans laquelle prenaient place les deux travailleurs, s’immobiliser au feu de circulation. Elle était cachée par le mur de contreplaqué érigé pour bloquer la neige.

La pelle-araignée a lancé dans la pente une pierre de 15 tonnes qui a failli écraser deux travailleurs qui prenaient place à bord d’une camionnette sur la route située au bas du talus.

« L’opérateur ne voit pas la route puisqu’il travaille face à la montagne. Il a reçu le O.K. et a lancé la pierre de 15 tonnes (évaluation d’Hydro-Québec) vers le bas de la pente. La camionnette était immobilisée. Le conducteur d’un transporteur hors route Volvo qui était immobilisé en sens inverse au feu rouge a gesticulé et actionné son klaxon à plusieurs reprises pour attirer l’attention du conducteur de la camionnette afin qu’il puisse voir la pierre débouler. Il a démarré quelques centièmes de secondes avant que le feu tourne au vert et la pierre est arrivée, à un battement de coeur de mourir », raconte le témoin qui a encore froid dans le dos quand il se repasse le film des événements.

« On dit que ce sont deux travailleurs qui ont failli se faire écraser. Mais on ne dit pas que si la pierre avait poursuivi sa course, elle serait tombée de l’autre côté, sur le site de la centrale, 60 ou 70 mètres plus bas où il y avait des équipes au travail. Il y avait aussi dans sa trajectoire un immense cylindre contenant deux remorques de 45 pieds de propane à l’entrée du tunnel. »

Le travailleur témoin qui a contacté Le Progrès et qui a une très longue expérience des chantiers à haut risque questionne publiquement comment la technique de travail utilisée a pu être autorisée. Il affirme qu’il est impossible que les gens d’Hydro-Québec n’aient pas entendu parler du problème puisque cette situation avait soulevé beaucoup de questions.

Il ne va pas jusqu’à dire que cette technique de travail constituait un « piège à travailleurs », mais juge qu’après les quatre décès, dont celui de l’opérateur de pelle mécanique Luc Arpin que les travailleurs n’ont jamais accepté, « Hydro-Québec n’a visiblement pas eu sa leçon ».

La FTQ Construction avait demandé au gouvernement du Québec une enquête publique sur la sécurité sur les chantiers de La Romaine après l’éboulis qui a tué M. Arpin. La société d’État a préféré embaucher une firme pour faire évaluer ses façons de faire en matière de santé et sécurité au travail.