Caribou forestier: une rencontre avec le fédéral

Le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs ne peut garantir que les mesures qui seront mises en place à long terme pour la protection de l'habitat du caribou forestier n'auront aucun impact sur la possibilité forestière du Québec. Il est même possible que le forestier en chef soit dans l'obligation de retourner à sa table de travail pour modifier les calculs quinquennaux 2018-2023.
Au cours d'une très longue entrevue accordée au Quotidien, le directeur général de la Direction générale des mandats stratégiques au MFFP, l'ingénieur forestier Francis Forcier, s'est dit conscient que la simple idée de cette perspective provoquera la colère chez les travailleurs et les élus locaux qui rejettent l'hypothèse selon laquelle le caribou forestier est une espèce vulnérable (Québec) ou menacée (Ottawa). Il s'empresse donc d'étayer ses propos pour qu'on comprenne bien la logique avec laquelle les fonctionnaires vont mener le face-à-face avec Environnement Canada pour éviter les impacts économiques négatifs de ces mesures.
Conscient de l'engagement politique du premier ministre Philippe Couillard de ne pas sacrifier un emploi pour le caribou forestier, le haut fonctionnaire a expliqué comment cette commande du premier ministre se traduit pour l'organisation : « Le message que le premier ministre envoie à son organisation est de nous assurer que le plan d'action de protection de l'habitat du caribou forestier que l'on va mettre en place fait en sorte qu'on va tout faire en notre mesure pour limiter les impacts sur l'activité économique, et si c'est possible, de tout faire pour qu'il n'y ait aucun impact », débute l'ingénieur forestier.
« Nous, ce que l'on reçoit comme commande, c'est : ''assurez-vous que le plan que vous allez faire... qu'on ne perde pas une job à cause de ce plan-là si vous êtes capables. Et si ce n'est pas possible, que ce soit limité au maximum de ce que vous pouvez faire'' », enchaîne Francis Forcier.
Lorsque les mesures seront définies, le MFFP donnera au forestier en chef du Québec de nouvelles directives. Il appartiendra à ce dernier de déterminer si les mesures retenues pour constituer un plan de rétablissement justifient de reprendre ou non le calcul de la possibilité forestière. Ce qui confirme que celui présenté il y a deux semaines est en fait un calcul intérimaire.
Les fonctionnaires provinciaux n'ont d'autre choix que de rencontrer les représentants du gouvernement fédéral. La date limite fixée par les directives d'Environnement Canada pour la mise en place des mesures de protection est le 5 octobre 2017. Québec compte avoir terminé en avril 2017 la mise en place des mesures à court terme et déposera un an plus tard son plan pour les mesures à long terme qui risquent d'avoir un impact sur la possibilité forestière.
Selon Francis Forcier, il serait surprenant que le gouvernement fédéral, comme la Loi sur les espèces menacées le permet, impose des mesures au Québec : « On est assez confiant qu'en allant rencontrer le fédéral pour leur montrer notre plan on leur démontre qu'on est en action vers cette fameuse date-là. Pas qu'on est confiant de l'atteindre, mais qu'on est tellement en cheminement que ça ne serait pas correct de venir nous pousser une injonction pendant qu'on est en train d'agir. »
Les actions envisagées par Québec se résument assez simplement. Il est déjà dans les cartons de constituer une vaste zone de protection au nord du réservoir Manicouagan, un secteur où il y a abondance de caribous et où l'industrie forestière est moins présente. Ce que le haut fonctionnaire, tout en reconnaissant qu'il y aura un impact sur la possibilité, identifie comme des zones moins intéressantes socialement et économiquement pour l'industrie.
L'autre zone ciblée est cependant plus problématique. Il s'agit de la réserve administrative constituée par le ministère dans la région des montagnes Blanches : « On est dans un autre créneau où les bois sont là. Les chemins sont construits. Il faut reconnaître ces choses-là. Ça fait partie des facteurs que l'on met dans la balance. Il faut regarder là où ça fait le moins de mal au niveau de l'industrie, mais comme ça fait partie de la possibilité forestière, il faut reconnaître qu'il y a un impact et trouver des mesures. »
Douze inventaires réalisés
Depuis 2012, 12 inventaires de caribous forestiers ont été réalisés au Québec. Ces inventaires n'étaient pas disponibles pour la rédaction du Plan de rétablissement du caribou forestier 2013-2023. Il se trouve que plusieurs de ces inventaires confirment une augmentation des populations locales de caribous. Le directeur général de la direction des mandats stratégiques a confirmé qu'une réflexion était en cours en ce moment sur la possibilité de réaliser un nouveau calcul des populations de caribou forestier.
Normalement, la mise en place du plan 2013-2023 aurait nécessité un nouveau calcul en 2018. En ce moment, les syndicats et les industriels considèrent que le portrait du caribou forestier a grandement changé avec la publication d'un certain nombre de rapports d'inventaires. En ce moment, trois rapports d'inventaires pour le secteur de l'Est (sud de la Baie-James) sont en préparation. Québec publiera les documents dès qu'ils seront complétés.
Des zones non perturbées par l'activité humaine prises en compte
Le Plan de rétablissement du caribou forestier 2013-2023 a été conçu en fonction de quatre aires de répartition dont deux sont situées dans des zones où il n'y a jamais eu d'opérations forestières. Les déficits en caribous sont attribuables aux zones est et nord où il n'y a jamais eu de perturbation humaine sur le territoire.
Le MFFP ne peut expliquer le fondement scientifique de cette logique qui consiste à bâtir un plan de rétablissement en tenant compte de zones qui ne sont pas perturbées par des activités industrielles. Il est même reconnu que 70 % de l'habitat de l'ongulé est situé de l'autre côté de la limite nordique des forêts sous attribution.
Dans la zone nord, il est même impossible de départager les caribous toundriques des caribous forestiers. Malgré cette problématique, l'équipe de rétablissement a réussi à déterminer qu'il y avait un déficit de caribous dans cette zone. L'ingénieur forestier estime qu'il y a certainement une raison pour expliquer ce choix, et que la question doit être acheminée à l'équipe de rétablissement.
Le MFFP a rejeté la proposition des syndicats et des maires
Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec (MFFP) n'a pas retenu la proposition faite par les syndicats forestiers du Lac-Saint-Jean et les maires des principales communautés forestières. Ceux-ci souhaitaient démontrer au gouvernement fédéral que le caribou forestier au Québec n'est plus une espèce menacée ou vulnérable.
L'attachée de presse du ministre Luc Blanchette indique « qu'avec les meilleures données disponibles, il n'est présentement pas possible de démontrer hors de tout doute que la situation de l'espèce a changé au Québec ».Lors de l'entrevue avec l'ingénieur forestier Francis Forcier, ce dernier a admis qu'il y a un problème avec la banque de données constituée avec les inventaires réalisés sur le territoire québécois. Les inventaires ont été réalisés de façon disparate sur le territoire au fil des ans.
Québec a toujours l'intention de procéder à un premier inventaire complet de l'ensemble du territoire afin d'avoir un portrait de la situation.
L'opération coûtera 2 M $. La décision n'a pas encore été arrêtée à savoir si les inventaires seront réalisés dès l'hiver 2017 ou à l'hiver 2018.