Bruno, Gilbert, Charles, Alain et David-Alexandre se retrouvent le soir au Siibii Camp, afin d’y partager un repas. Comme on peut le constater, les gars ne laissent pas grand-chose dans leur assiette !

Bonjour, Mam’zelle!

CHRONIQUE / Ce n’est un secret pour personne, les femmes sont encore minoritaires sur les chantiers de construction du Québec. Elles représentent seulement 1,5 % de la main-d’œuvre (oui, oui, 1,5 % !). Le Nord n’y faisant pas exception, j’ai pu expérimenter, durant quelques jours, la vie entre hommes, partis travailler loin de leur famille durant des semaines, voire des mois.

Laissez tout de suite tomber vos préjugés du gars de la construction épais. Tous les travailleurs rencontrés ont été d’une courtoisie exemplaire. Évidemment, j’ai eu droit à quelques coups d’œil curieux et interrogateurs, les travailleurs n’étant pas habitués à voir débarquer une femme inconnue à la roulotte transformée en cafétéria. Je crois d’ailleurs que je ne m’étais jamais fait autant appeler « mam’zelle » que durant ces six jours passés à la Baie-James.

Dans le petit appartement où j’ai pu séjourner, la province était fort bien représentée par les cinq électriciens de Chapais, La Baie, Paspébiac, Nemaska et Québec. Les différentes langues s’y mêlaient également, puisque l’électricien cri originaire de Nemaska ne s’exprimait qu’en anglais.

« On finit par se comprendre, on se débrouille, même si des fois, notre anglais n’est pas terrible ! », lance Charles, l’un des travailleurs.

Le petit appartement, aménagé dans le sous-sol de l’ancien poste de police de la place, se transforme d’ailleurs en lieu de rencontre des travailleurs, dont la plupart logent dans des roulottes de chantier transformées en dortoir, quelques rues plus loin. L’intimité y est évidemment très limitée.

« Je viens pas mal passer toutes mes soirées ici ! On jase, on écoute le hockey et on relaxe. Ça fait du bien », note Maxime, un menuisier d’Alma, venu faire un petit tour le soir où le Canadien a été battu 5-4 par les Coyotes de l’Arizona.

David, un menuisier cri de Waskaganish, s’est également lié d’amitié avec les gars de l’appartement. Il passe dire bonjour et prendre des nouvelles de temps en temps.

Et ça jacasse, le soir, à l’appartement. Les gars passent leur soirée à jaser, cordés sur le seul divan qu’ils partagent. Honnêtement, je ne croyais pas que les hommes, qui travaillent et vivent ensemble, en avaient autant à se raconter. 

« On fait pas mal tout le temps la même affaire ! Ce que tu vois aujourd’hui, c’est ça qu’on fait durant 21 jours de suite. On travaille et, le soir, on jase, on écoute la télé », souligne Bruno. Les travailleurs parlent de tout et de rien. De leur famille, de leurs loisirs, de l’actualité et, évidemment, de leur travail.

Et chaque soir, les gars appellent leurs proches restés à la maison. Ils s’isolent quelques instants dans leur chambre et ils jasent avec leur blonde et leurs enfants, via la caméra de leur cellulaire ou de leur tablette. Les murs n’étant pas les plus insonorisés qui soient, on entend parfois les enfants réclamer la présence de papa à la maison. « J’arrive bientôt », promettent-ils.

Si le quotidien des travailleurs du Nord pèse parfois lourd sur le moral, ils peuvent se consoler grâce à Marco, Chantale et Stéphane, les cuisiniers des chantiers. Et je peux comprendre que certains prennent du poids lorsqu’ils s’exilent à la Baie-James !

« On est gâtés, ici. On mange vraiment bien », soulignent les gars, unanimes. En effet, pour avoir expérimenté la nourriture de chantier, les travailleurs sont traités aux petits oignons lorsqu’ils arrivent à la cafétéria. Trois menus leur sont offerts, servis avec soupe, salade et accompagnements variés. Le tout à volonté !

Lors de mon passage, c’était Marco, de Girardville au Lac-Saint-Jean, qui était responsable des menus. Un travail colossal, puisqu’il doit nourrir une quarantaine de gars, trois fois par jour. Des journées de travail interminables pour les cuisiniers, dont on oublie trop souvent de souligner le travail.

« Quand on est ici depuis trois ou quatre semaines et qu’on n’en peut plus, on se console avec des petites galettes ! », lance Charles, un gourmand de nature.

Et le dimanche, c’est jour de récompense. De la poutine est disponible sur l’heure du midi. Un met qui fait évidemment le bonheur de bien des Québécois.

Ma visite sur les chantiers et dans les roulottes des travailleurs m’aura permis de découvrir un tout autre rythme de vie. Et bien que j’aie apprécié ma présence en sol jamésien, je n’étais pas mécontente de retrouver le confort de mon foyer. Et dire que, pendant ce temps, les gars continuaient de travailler et qu’ils ne retrouveront leur famille qu’à Noël.