Avant d’atteindre le fond du baril

ÉDITORIAL / Certaines statistiques sont si préoccupantes qu’on préférerait les noyer dans l’oubli. L’une d’elles a été rapportée la semaine dernière dans le cadre d’une étude sur la santé et le bien-être des hommes québécois et se décline ainsi : pas moins de 22 % des hommes seraient en situation de détresse psychologique probable sur le territoire de la province. Dans le contexte où 80 % des suicides répertoriés au Québec sont commis par des hommes, il est crucial d’agir en tant que société pour freiner ce phénomène fort inquiétant.

Réalisé pour le compte du Regroupement provincial en santé et en bien-être des hommes et du Pôle d’expertise et de recherche en santé et bien-être des hommes, l’exercice met également en relief qu’une majorité d’hommes sont sceptiques « quant à la pertinence et à l’efficacité de l’aide psychosociale ».

Ce n’est pas un secret : l’homme a plus de réticences à demander de l’aide. Il en existe encore beaucoup qui croient que le sexe masculin leur impose d’être plus forts que l’adversité, imperméables aux épreuves, invulnérables face à une peine d’amour ou un deuil. Que de mettre un genou au sol est un aveu d’échec.

C’est dans cet esprit que l’Université du Québec à Chicoutimi, le CIUSSS du Saguenay-Lac-Saint-Jean et le Regroupement intersectoriel sur les réalités masculines (RIRM) ont récemment conclu une entente tripartite visant à investir davantage dans la recherche sur la détresse au masculin. La nouvelle a été publiée à la Une de notre édition du 18 novembre dernier, sous la plume de la journaliste Mélanie Côté. L’information et l’éducation seront notamment au cœur de la démarche.

Cette initiative est louable, comme bien d’autres ayant le même dessein, mais elle sera vaine si la société ne s’affranchit pas de ses vieilles perceptions. Comme le racisme ou l’homophobie, l’idée qu’un homme doive tolérer une pression excessive sans mot dire, au nom d’un stéréotype d’invincibilité qui remonte au temps de nos aïeuls, ne doit plus être acceptée dans la culture populaire.

L’homme a lui aussi besoin de pleurer, d’exprimer ses émotions, de panser ses plaies lorsque son âme saigne. Il est absolument normal qu’il prête flanc, qu’il partage ses maux et sa souffrance sans se soucier de ce que les gens diront. Ces exutoires sont essentiels à l’être humain, tous sexes confondus, et ne sont d’aucune façon synonymes de faiblesse. Bien au contraire, pour bien des hommes, il n’y a nul geste qui demande autant de courage et de résilience que celui de demander de l’aide.

Une cause qui nous concerne tous

Plus une personne tarde à affronter la maladie mentale lorsqu’elle apparaît, plus sa rémission sera longue et difficile. Des études sur le sujet nous apprennent que pour chaque mois de chute précédant un épisode d’épuisement professionnel, il en faut deux pour se reconstruire. Et encore une fois, cette équation n’a aucune distinction pour le sexe des individus.

La détresse psychologique chez les hommes ne doit plus faire partie des tabous. Or, ce n’est ni une campagne de publicité ni un éditorial comme celui-ci qui feront changer les choses. C’est à la collectivité elle-même de s’approprier cette cause et de la propager au travail, à la maison, lors d’un souper de famille, partout et en tout temps, dans toutes les sphères de notre quotidien. Soyons tous à l’affût des signes tels l’épuisement émotionnel, le cynisme ou la diminution de l’efficacité au travail et, plutôt que de verser dans le déni, intervenons rapidement. Éduquons ceux qui ont besoin d’être éduqués, et informons ceux qui ont besoin d’être informés. Et surtout, ne laissons pas les hommes en détresse toucher le fond du baril rien que parce qu’ils craignent de s’exposer au jugement de leurs pairs.