Un caribou de la harde de Val-d’Or dans son enclos.
Un caribou de la harde de Val-d’Or dans son enclos.

Au tour des caribous d’être confinés

Du 25 au 27 mars, les sept derniers caribous forestiers connus de la harde de Val-d’Or ont été mis en enclos. C’est la première fois que le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs (MFFP) implante un tel projet de conservation extrême du cervidé, mais avec le déclin de plusieurs hardes sur le territoire, l’expérience pourrait être reproduite très prochainement. Plongeon dans le monde de la conservation extrême.

Alors que la population de Val-d’Or comptait 18 caribous forestiers en 2016, il n’en restait plus que sept lors de l’inventaire réalisé en janvier 2020.

«Nous n’avions pas de cible précise de nombre d’individus pour décider à quel moment on mettrait les caribous en enclos, mais l’inventaire réalisé en janvier dernier nous a démontré à quel point la problématique était sérieuse», explique Daniel Spalding, directeur régional du MFFP en gestion de la faune en Abitibi-Témiscamingue.

En constatant qu’il ne restait plus que trois mâles, trois femelles et un faon, le MFFP a décidé de mettre en place des mesures d’exception, soit la mise en enclos de la harde au complet.

Un constat d’échec

«C’est un constat de l’échec du programme de rétablissement du caribou forestier, martèle Martin-Hughes Saint-Laurent, professeur en écologie animale et chercheur spécialisé sur le caribou forestier à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR). Si on est rendu à faire des enclos, c’est qu’on a raté notre coup.»

Dès 2014, le MFFP avait d’ailleurs construit un enclos pour y loger les femelles gestantes, afin de leur permettre de mettre bas et d’élever leur petit pour les premières semaines de vie à l’abri des prédateurs. «C’était probablement une très bonne solution, mais qui a été mise en place un peu trop tard, estime le biologiste de l’UQAR. Ce programme aurait dû être couplé à l’abattage des prédateurs, pour qu’on relâche les faons dans un milieu exempt de prédation, et à un moratoire sur la perturbation de l’habitat.»

La mise en enclos des femelles a généré des résultats positifs, souligne Daniel Spalding, mais la prédation par les loups, vérifiée grâce aux colliers émetteurs, était supérieure à la capacité de reproduction de l’espèce.

Les sept derniers caribous de Val-d’Or ont donc été placés dans le petit enclos de 1,7 hectare où logeaient les femelles gestantes. Et rien n’indique qu’ils retourneront dans leur milieu naturel de sitôt. «La situation actuelle n’est pas idéale, mais l’objectif était de les mettre rapidement à l’abri de la prédation», soutient Daniel Spalding.

Combien de temps les caribous devront-ils rester confinés dans un enclos? «On ne sait pas combien de temps ça peut durer, car on les relâchera seulement quand on aura la certitude que l’habitat peut les accueillir, ajoute-t-il. Ça dépendra des efforts de restauration de leur habitat.»

Pour l’instant, aucune décision formelle n’a été prise sur les prochaines actions à mener, car le MFFP évalue plusieurs options. Par exemple, il réfléchit à l’aménagement d’un enclos plus grand pour loger les caribous, en attendant de restaurer l’habitat du cervidé. La restauration de l’habitat devrait aussi passer par la fermeture des chemins forestiers qui viennent morceler le territoire. «Aucune décision n’a encore été prise», souligne toutefois Daniel Spalding.

Le MFFP doit maintenant planifier les prochaines étapes pour la restauration de l’habitat du caribou forestier. À moyen terme, un exclos pourrait être aménagé pour permettre aux caribous de vivre sans la présence de prédateur. «Les caribous ne seraient pas autonomes, mais on souhaite reproduire leur milieu de vie avec les conditions nécessaires à leur survie», note Daniel Spalding, avant d’ajouter que les enclos et les exclos ne sont toutefois pas une solution à long terme.

Selon ce dernier, il faudra inclure la population locale dans la stratégie de restauration de l’habitat du caribou afin de permettre l’acceptabilité sociale. «Si on dit qu’on ferme un chemin sans explication, sans vision, ce sera difficile de convaincre les gens que nous avons pris la meilleure décision, dit-il. Je suis toutefois convaincu qu’un bon programme d’éducation et de sensibilisation peut nous permettre de trouver les bons compromis pour préserver l’espèce.»

À l’automne, l’équipe du MFFP espère que les animaux se reproduiront avec succès. Étant donné le faible nombre d’individus, Martin-Hughes Saint-Laurent croit que des individus devront être réintroduits pour éviter la consanguinité et assurer l’avenir de la population.

Si les efforts ne sont pas suffisants pour contrôler les prédateurs et pour restaurer l’habitat, les caribous pourraient être prisonniers de leurs enclos pour plusieurs décennies, estime le biologiste.

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D'AUTRES ENCLOS À VENIR ?

Si l’on continue les mêmes pratiques de gestion du territoire, de plus en plus de populations devront être mises en enclos. « Ce sera d’abord les populations de Charlevoix et de la Gaspésie, mais d’autres populations, comme celles de Lac-des-Coeurs, de Portneuf, de Nottaway et d’Assinica, sont aussi à risque », soutient Martin-Hughes Saint-Laurent. 

Alors que la population de Charlevoix ne comptait que 26 individus lors de l’inventaire réalisé en 2019, le MFFP a confirmé que trois caribous supplémentaires, qui portaient des colliers émetteurs, sont morts depuis. Il resterait donc 23 caribous ou moins dans Charlevoix. 

Pourtant, la réintroduction de la population de Charlevoix, qui avait disparu dans les années 1920 à cause de la chasse et du braconnage, est souvent citée comme étant un des rares exemples de réintroduction du caribou forestier. Après avoir réintroduit 48 caribous en 1966, la harde a cru, atteignant un décompte de 126 caribous en 1992, avant de chuter progressivement. 

Pour l’instant, aucune décision n’a été prise pour cette population, mais « le MFFP travaille à la réalisation, d’ici l’automne, d’une évaluation des différentes options, sur la base des connaissances disponibles, afin de fournir les pistes de solutions envisageables pour les hardes de caribous des régions de Charlevoix et de la Gaspésie ». 

Difficile de dire exactement à quel moment les caribous doivent être mis en enclos pour protéger l’espèce, mais le plus tôt sera le mieux, estime Martin-Hughes Saint-Laurent. « La plus grosse erreur serait d’attendre les résultats de la mise en enclos avant d’agir », dit-il.

Peu importe la stratégie choisie, l’abattage des prédateurs, comme le loup et l’ours, qui sont plus nombreux avec l’augmentation des coupes forestières, sera nécessaire, explique le biologiste. 

Parallèlement, l’habitat devra aussi être restauré pour permettre aux caribous d’être éventuellement autosuffisants dans leur habitat naturel. « Il faudra revoir notre façon de récolter la forêt, parce que si on continue à faire les choses de la même manière, il ne faut pas s’attendre à voir les populations de caribou se rétablir », ajoute l’expert de l’UQAR, qui réalise des recherches sur les impacts de la fermeture des chemins forestiers sur la faune. 

Outre la mise en enclos à long terme, d’autres stratégies sont à l’étude, notamment en Alberta, où l’on songe à mettre les femelles et quelques mâles en enclos, pour ensuite réintroduire leurs petits en milieu sauvage chaque année. Des exclos, de 30, de 100 ou de plus de 500 km2 carrés font partie des stratégies intéressantes à mettre en place pour rétablir les populations. Des projets d’élevage en captivité et de translocation sont aussi à l’étude. Un congrès sur les mesures de conservation extrême du caribou forestier a d’ailleurs été tenu à Calgary, en 2016. 

« On ne peut pas se dire qu’on va baisser les bras parce que c’est trop compliqué de protéger le caribou forestier, estime Martin-Hugues Saint-Laurent. Si on fait ça, on va laisser une autre espèce disparaître l’an prochain, puis une autre l’année suivante. Si on ne fait rien, la perte d’habitat aura des conséquences économiques énormes. »

Un caribou de la harde de Val-d’Or dans son enclos

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LE FEU: SOURCE DE PERTURBATION

Tout comme la récolte forestière, le feu perturbe l’habitat du caribou forestier. Le feu engendre également le même genre de dynamique, car les feuillus repoussent rapidement après son passage, attirant les orignaux, qui sont suivis par les loups. « Les caribous qui ne sont pas habitués aux feux font des choix plus naïfs, en se promenant dans le secteur plus à risque, et ils en paient le prix », note le biologiste Martin-Hugues Saint-Laurent. 

Le feu dans le secteur de Chute-des-Passes, au Lac-Saint-Jean, qui a ravagé plus de 62 000 hectares de forêt, n’aidera donc pas au rétablissement de l’espèce dans le secteur. « Le taux de perturbation est déjà tellement élevé que ça vient ajouter un clou dans le cercueil des populations du secteur », dit-il. 

Opération mise en enclosOnze personnes du MFFP ont participé à l’opération de capture des sept caribous de la harde de Val-d’Or, dont deux équipes par hélicoptère et une autre au sol, pour mettre les bêtes en enclos. Un représentant de la communauté autochtone de Lac-Simon était aussi présent. La capture s’est déroulée comme prévu, assure le MFFP. 

Pour subvenir aux besoins des sept caribous, l’équipe du MFFP a récolté du lichen pour nourrir les bêtes. Graduellement, de la moulée sera intégrée à leur diète pour faciliter leur alimentation. Une roulotte de chantier a été installée à proximité de l’enclos pour loger le surveillant de chantier, qui doit veiller sur les caribous mis en enclos. Des employés du MFFP s’alternent pour aller faire des visites de contrôle et pour observer le comportement des bêtes. « Jusqu’à maintenant, les bêtes se portent bien et il n’y a pas eu de comportements douteux qui laissent présager un malaise », note Daniel Spalding, directeur régional du MFFP.