Quoiqu’il arrive, Jean Tremblay tire un trait sur l’aventure d’Air Saguenay. Il espère que des acheteurs vont se proposer pour continuer d’exploiter les principales bases aériennes de la compagnie.

Atterrissage forcé pour Air Saguenay: l'entreprise met ses actifs en vente

La plus importante compagnie de brousse au Québec, Air Saguenay, ne célébrera pas ses 40 ans. Les avions rouges et blancs ont pris leur envol pour la dernière fois le mois dernier. Lorsqu’ils reprendront l’air, ce sera probablement sous d’autres couleurs.

En annonçant la fin de l’aventure qu’il avait amorcée avec son père Jean-Claude en 1980, le président d’Air Saguenay, Jean Tremblay, n’a pas mâché ses mots pour accuser le gouvernement du Québec d’être en partie responsable de ses déboires avec l’interdiction de la chasse au caribou. Cette perte de revenus importante, combinée à une hausse anticipée (200 %) des primes d’assurances en mai, en raison des écrasements d’avions mortels en 2015 et en 2019, a mis fin à tout espoir de recouvrer la rentabilité de la compagnie. Là-dessus, l’homme d’affaires n’a pas caché que ces pertes humaines ont été éprouvantes. « On est une famille. C’est très difficile et je ne veux plus le revivre. »

« J’espère de tout cœur qu’il y aura des repreneurs. Mais Air Saguenay, ça se termine ici pour la famille Tremblay », a déploré celui qui a grandi dans l’entreprise que Jean-Claude, alors pourvoyeur, avait achetée de la famille de Georges Quenneville.


« Mais Air Saguenay, ça se termine ici pour la famille Tremblay. »
Jean Tremblay

Fleuron québécois

Avant de fermer les livres, Jean Tremblay a rappelé qu’au moment où son père a acheté Saguenay Air Service, celle-ci comptait une seule base, celle du lac Sébastien, et trois avions, deux DHC-2 Beaver et un Cessna 185.

« La compagnie a vécu 30 belles années de croissance, possédant jusqu’à 30 avions et 12 hydrobases. » Une croissance, dit-il, survoltée par la décision, en 1984, de miser sur un marché en pleine expansion : la chasse au caribou, avec le club Chambeaux.

Mais cette croissance s’est arrêtée en 2010 quand Québec a décrété l’arrêt de la chasse au caribou sur la rivière Georges. C’était le début d’une longue agonie qui a vu passer un chiffre d’affaires de 10 M$ en 2011 à 3,8 M$ en 2019.

C’est pourquoi, lorsque le gouvernement du Québec a annoncé sa décision de mettre un terme définitif à cette activité sportive en 2018 sur la rivière aux Feuilles, Air Saguenay a tiré la sonnette d’alarme. Mais personne ne l’a entendue.

« J’ai assisté au colloque sur l’avenir du transport aérien dans les régions, en février 2018. J’ai rencontré le premier ministre (Philippe) Couillard pour lui donner des pistes de solution. Il m’a dit : “On ne laissera pas tomber une belle compagnie comme vous”.Mais la seule aide qu’on a eue, c’est un prêt de 300 000 $ pour nous aider à démarrer la saison 2018. »

Air Saguenay avait demandé, comme mesure temporaire, que les transporteurs soient mis à contribution pour le démantèlement des campements mobiles dans les bois. Mais la machine a tellement mis de temps à se mettre en marche qu’il a fallu faire une croix sur la saison 2018, et 2019 ne fut pas à la hauteur.

Pour respecter les droits des Autochtones au moment d’interdire la chasse au caribou, Québec leur avait accordé 6500 permis pour la chasse de subsistance.

« Nous avons demandé au gouvernement de nous donner 500 de ces permis pour notre clientèle de chasseurs. Nous aurions remis le fruit de cette chasse aux Autochtones. Mais ce fut refusé », déplore Jean Tremblay.

« C’est beaucoup d’injustice pour une compagnie qui a développé le Grand Nord. Le gouvernement laisse mourir un fleuron qui est une véritable vitrine touristique pour le Québec sans aucune compensation. »

Air Saguenay emploie 100 personnes, dont une cinquantaine pour les activités de vol.

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UN ULTIME APPEL AU GOUVERNEMENT

Jean Tremblay lance un ultime appel au gouvernement du Québec qui, à défaut d’avoir contribué à la survie d’Air Saguenay, devrait faciliter son achat par des repreneurs.

« Soyons bien clairs. Air Saguenay n’est pas en faillite. Mais elle ne peut plus continuer comme ça. Toutefois, notre disparition laisse en plan 400 utilisateurs et 40 pourvoyeurs. Sans nous, ils n’auront plus accès à leurs installations. J’ai trop de respect pour ces gens qui nous ont fait vivre pendant toutes ces années pour les laisser tomber. C’est pourquoi nous agissons dès aujourd’hui. Nous voulons leur donner le temps de voir venir avant la prochaine saison de chasse et de pêche. »

Jean Tremblay ne croit pas qu’un seul entrepreneur peut se porter acquéreur de toutes les possessions d’Air Saguenay : ses 14 avions – cinq turbo-Otter, sept Beaver et deux Cessna, un 206 et un 185 – et ses 10 hydrobases. Mais il espère que plusieurs seront intéressés à en reprendre des morceaux pour continuer d’assurer les services de brousse dans le Nord-du-Québec. 

« J’ai un acheteur pour tous mes avions. Mais ce n’est pas mon premier choix. J’aimerais mieux vendre ma flotte avec des bases », dit celui qui conserve ses trois pourvoiries, Manicouagan, Club Chambeaux et Rivière-aux-Feuilles. 

Car lui aussi se retrouvera dans le même bateau que les autres pourvoyeurs et ne pourra exploiter ses territoires. « Je garde un seul avion à titre personnel. Pas pour desservir mes pourvoiries. Exploiter un service aérien, c’est compliqué », dit-il.

Jean Tremblay estime que six de ses quatre hydrobases pourraient intéresser des repreneurs, dont celle du lac Sébastien. « C’est une belle base et avec les bateaux de croisières (survols touristiques), c’est un marché intéressant. »

Tout en demandant l’aide de Québec, Jean Tremblay est aussi prêt à faire sa part pour réaliser des transactions. « J’ai à cœur que ça continue, je vais tout faire pour aider. J’ai déjà ciblé des gens, mais pour la famille Tremblay, c’est terminé. »

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UNE CHASSE MAL GÉRÉE

Selon Jean Tremblay, c’est le gouvernement du Québec qui est responsable du déclin du caribou ayant mené à l’interdiction de la chasse.

« Au début des années 90, le gouvernement du Québec a pris une décision qui est restée complètement dans l’ombre, mais qui n’avait aucun sens. Il a permis la chasse d’hiver au caribou, mais au lieu de la réserver aux résidants du Québec, comme ça devrait se faire normalement, ce fut pour tout le monde. »

« Contrairement aux principes de la chasse sportive, on a vu des chasseurs courir après les caribous avec des motoneiges. On voyait des pick-ups avec leurs remorques pleines de caribous descendre sur les routes du nord parce que chaque chasseur avait droit à huit bêtes. De plus, pendant cette période, les femelles sont en gestation. Ç’a mis les Autochtones à bout. Sans ces atrocités, on n’en serait pas là », a accusé Jean Tremblay, tout en rappelant que la chasse pratiquée dans les pourvoiries d’Air Saguenay était une belle activité guidée rencontrant tous les critères de la chasse sportive, et non pas un massacre.