Aluminium: les députés régionaux du Saguenay-Lac-Saint-Jean se positionnent contre l'accord

Denis Villeneuve
Denis Villeneuve
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
Les ajustements de dernière minute apportés au nouvel Accord Canada-États-Unis-Mexique ( ACÉUM ) de libre-échange ont fait réagir vivement les députés bloquiste, conservateur et péquiste du Saguenay-Lac-Saint-Jean, principal berceau de la production d’aluminium au Québec.

En entrevue, quelques heures après la cérémonie de ratification de l’accord, Mario Simard, député du Bloc québécois dans Jonquière, a mentionné avoir rencontré la ministre libérale Mélanie Joly qui, elle-même, semblait presque d’accord pour interpréter les changements comme une façon pour le Mexique de déclassifier l’alunimium produit au Québec en échange d’accommodements sur la définition de l’acier et de l’aluminium en Amérique du Nord. « Les libéraux ont signé une entente sur notre dos. Rio Tinto nous dit depuis 2008 qu’ils ne peuvent réaliser les projets d’expansion d’alumineries en raison de l’aluminium russe et chinois qui font du dumping, bien là ils ont d’autres raisons pour ne pas investir », affirme le député de Jonquière.

Selon lui, le Canada a accepté la position mexicaine, qui permettra l’importation d’aluminium d’autres pays. Il interprète un objectif clair du gouvernement mexicain de mettre fin à la traçabilité de l’aluminium.

Tout comme les syndicats de l’industrie de l’aluminium, Mario Simard y voit une porte ouverte à un flot incontrôlé en Amérique du Nord de pièces d’aluminium non finies, produites à rabais par la Chine, l’Inde et la Russie. Si cela s’avérait exact, l’industrie québécoise de l’aluminium pourrait subir un véritable passage à tabac. Il ajoute que la Chine produit de l’aluminium avec du charbon et qu’il n’y aura aucun moyen d’établir la traçabilité de ce métal.

« C’est assez clair, on va assister à du dumping de la part de l’Inde, de la Chine et d’autres pays sous forme de produits semi-finis qui seront redistribués en Amérique du Nord à partir du Mexique. Pendant ce temps, on aura accordé, encore une fois, une protection supplémentaire à l’acier canadien et américain au détriment de l’aluminium québécois », a expliqué l’élu jonquièrois.

Il a rappelé que les Justin Trudeau, Chrystia Freeland et André-Philippe Champagne sont pourtant passés en région pour garantir qu’ils allaient protéger l’industrie de l’aluminium. « Était-ce des paroles creuses considérant que cette décision met du coup en péril les phases 2 et 3 de l’aluminerie d’Arvida et la phase 2 de l’aluminerie d’Alma? Le Québec est le grand perdant de cet accord », ajoute-t-il.

Mario Simard est intervenu en chambre pour exiger des explications au premier ministre et de la vice-première ministre Freeland, qui a négocié l’ACÉUM et ses amendements.

Son collègue de Lac-Saint-Jean, Alexis Brunelle-Duceppe, a quant à lui dénoncé l’hypocrisie environnementale du gouvernement. « L’aluminium québécois est déjà le plus propre au monde et on est en train de développer de l’aluminium carboneutre! Or, les changements au nouvel ALENA vont permettre à la Chine de faire du dumping d’aluminium produit avec du charbon. Ça va faire chuter les prix et freiner l’expansion de notre industrie », a-t-il déclaré.

Richard Martel

Par voie de communiqué, le député conservateur de Chicoutimi-Le Fjord, Richard Martel, était tout aussi critique. Selon lui, à l’exception de l’abandon de l’ALENA, pouvait-on faire pire que l’entente de libre-échange que le Canada s’apprête à signer actuellement avec les États-Unis et le Mexique?

Il ajoute que le Mexique a accepté de resserrer le cadre de la définition de l’acier pour valoriser l’acier fondu et coulé en Amérique du Nord. Par contre, l’aluminium n’a pas eu droit au même traitement, ce qui permet à d’autres pays, comme la Chine, d’exporter leur aluminium au Mexique à moindre coût. L’aluminium chinois, un aluminium non vert, se répandrait sur le marché nord-américain via le Mexique. Le Canada, et plus particulièrement le Saguenay—Lac-Saint-Jean, vont écoper.

M. Martel rappelle que le premier ministre Trudeau est venu dans la région et a promis qu’il se battrait pour défendre l’industrie de l’aluminium. Il vient pourtant de concéder au Mexique la possibilité d’aller chercher son aluminium ailleurs, comme en Chine, un des pays les plus polluants, a fait valoir monsieur Martel.

La présente situation vient créer de l’incertitude dans les projets d’expansion au Saguenay—Lac-Saint-Jean pour l’industrie de l’aluminium.

Le gouvernement avait déjà fait des concessions à la gestion de l’offre durant les négociations. 3,59% du marché des produits laitiers avaient été cédés, en plus de l'abandon de la catégorie des produits diafiltrés, visant à empêcher l’importation de sous-produits du lait provenant des États-Unis, a-t-il rappelé.

Sylvain Gaudreault

À partir de Madrid, où il participe à la COP 25, le député de Jonquière, Sylvain Gaudreault, a ajouté son grain de sel en se déclarant renversé par la décision du gouvernement Trudeau de laisser tomber l’industrie de l’aluminium au profit de l’acier. « On n’a pas de rapport de force versus l’acier. La session parlementaire est terminée et il est impossible de déposer une motion à l’Assemblée nationale », déclare M. Gaudreault.

Il estime que le premier ministre, François Legault, et le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, devront poser des questions au premier ministre Trudeau sur l’abandon du fédéral à l’endroit des travailleurs de la région. « En faisant en sorte que le Mexique puisse s’approvisionner ailleurs auprès des Chinois, des Russes, on adopte un libre-échange à sens unique ».

Il se demande si le fait que le grand patron de Rio Tinto ne soit pas de la culture d'aluminium régional n’a pas eu une incidence sur la défense du dossier.

Association de l’aluminium

Du côté de l’Association de l’aluminium, qui réunit les grands producteurs, on se dit déçu de la nouvelle entente. L’accord permet au Mexique de continuer d’importer à sa guise du métal en provenance de Chine et d’autres régions du monde, affectant de façon considérable l’équilibre de la chaîne de valeur nord-américaine de l’automobile.

« L’avantage ainsi conféré au Mexique en fait ni plus ni moins la cour arrière de la Chine pour disposer des produits de sa surcapacité, engendrant du fait même la délocalisation progressive des transformateurs nord-américains vers le Mexique, selon Jean Simard, président et chef de la direction de l’Association de l’aluminium du Canada. Il y aura des conséquences sur notre chaîne de valeur et plus directement sur nos clients américains, ce qui affectera du même coup notre compétitivité dans l’avenir. »

Malgré le fait que la ratification éventuelle de l’accord vient mettre un terme à une partie de l’incertitude des dernières années, cette entaille dans ce qui était un marché robuste et dynamique de l’automobile ajoute aux contraintes grandissantes auxquelles est soumise l’industrie, dans un environnement de marché lui aussi de plus en plus exigeant.

L’Association de l’aluminium du Canada analysera au cours des prochaines semaines l’impact des nouvelles règles et effectuera les représentations requises auprès des instances gouvernementales afin d’assurer le maintien de la compétitivité d’une industrie de classe mondiale ici au Canada, conclut-on.