Le président et chef de la direction de l’Association de l’aluminium du Canada, Jean Simard.

ABI: «un miracle que ce soit en opération»

Bécancour — «Je pense sincèrement que c’est une usine qui est en danger. Les faits sont durs, mais ce sont les faits, des données. Les gens qui prennent les décisions regardent les chiffres, ils alignent les colonnes. Quand on regarde les chiffres et les données, c’est quasiment un miracle que ce soit encore en opération parce que ce n’est pas productif.»

Voilà comment le président et chef de la direction de l’Association de l’aluminium du Canada (AAC), Jean Simard, évalue la situation de l’Aluminerie de Bécancour, sous le coup d’un lock-out depuis un an.

«C’est un enjeu de productivité et de performance, c’est aussi simple que ça. Et la culture de relations de travail est un facteur déterminant dans la productivité», affirme-t-il.

Celui-ci soutient que l’ABI «se promène entre le troisième et le quatrième quartile». «Notre concurrence se situe dans les premiers quartiles mondiaux de performance. C’est un peu comme dans une classe, les bulletins à la fin de l’année. Si tu es dans le dernier quartile, c’est parce que tu es hyper poche, tu ne passes pas, tu coules. Quand tu es dans le premier quartile, tu as une promotion et en plus de ça, tu as une bourse. Les usines qui sont dans les troisième et quatrième quartiles, ce sont les poches, les cancres qui ne graduent pas», avance-t-il comme comparaison.

Or, dit-il, «les cancres, les poches, ont coulé au cours des cinq dernières années». «Aux États-Unis, ils ont fermé neuf usines sur 15. Ce n’est pas pour rien qu’ils chialent aux États-Unis. En termes de capacité, ils sont retournés là où ils étaient après la Deuxième Guerre mondiale. La Chine a continué d’ajouter des usines qui sont dans le premier quartile et ailleurs dans le monde, comme en Europe, on a retiré presque toute la capacité parce qu’ils n’étaient plus compétitifs», explique le grand patron de l’AAC.

Depuis dix ans, la Chine est devenue le premier plus grand producteur d’aluminium au monde avec plus de 50 % de toute la capacité. «On a vu des régions comme le Moyen-Orient se donner une capacité qui maintenant dépasse celle du Canada au complet. Ce sont des usines extrêmement performantes, gigantesques, et qui ont eu un impact sur la courbe de productivité, de performance, des usines mondiales», décrit M. Simard.

Alors que la plus grande aluminerie au Québec, Alouette, produit 600 000 tonnes, les nouvelles installations dans le monde ont des capacités de production annuelle de 1 à 1,5 million de tonnes.

En un coup d’oeil, les fermetures d’usines dans le monde au cours des dernières années.

«Pendant que dans le monde, on ajoute des nouvelles usines avec de la nouvelle technologie, ici, on essaie de garder des usines à niveau qui ont été construites il y a un certain temps, soit en 1986 dans le cas d’ABI», fait-il remarquer.

Et c’est sans compter les salaires, d’ajouter M. Simard. «La moyenne de salaire d’un travailleur dans une aluminerie en Chine, c’est sept dollars de l’heure. Ici, on est à 42 dollars de l’heure, en moyenne, avant les avantages sociaux, qui n’existent pas en Chine. Ça veut dire que pendant que j’ai un travailleur dans une usine ici qui fait une heure de travail, ça m’en prend sept en Chine pour générer le même salaire. Ça veut dire que ça va prendre à un travailleur chinois une journée de travail pour aller chercher le même revenu que mon travailleur ici va faire en une heure. Ça, c’est ma vraie compétition. Ma compétition, ce n’est pas les Américains, ce n’est pas l’Europe, c’est la Chine, c’est le Moyen-Orient où l’énergie est à une fraction de ce que ça nous coûte ici», souligne-t-il.

Et il y a le prix. Après avoir dépassé la barre des 2000 dollars la tonne en 2018, voilà «qu’il se promène autour de 1800 piastres la tonne et les prévisions, c’est qu’il va rester là pour la prochaine année». Et compte tenu que ça prend deux tonnes d’alumine pour faire une tonne d’aluminium, «ça coûte 800 piastres d’alumine pour chaque tonne d’aluminium». «Et je n’ai pas compté tous mes autres intrants», précise celui qui se met à la place de la haute direction à Pittsburgh.

«En plus de ça, j’ai fermé toute la capacité que j’avais à fermer aux États-Unis parce que je n’étais plus compétitif, il me reste une usine qui n’est pas compétitive, et c’est au Québec. C’est ça le contexte», poursuit M. Simard tout en évoquant les pertes financières annuelles d’Alcoa au cours des dernières années, à l’exception de 2017, qui ont dépassé le milliard de dollars en cinq ans.

À son avis, il est donc important de faire ressortir la réalité du marché. «Le gros problème dans les situations comme celles-là, on s’enferme dans une position très locale et on oublie que les décisions se prennent de façon beaucoup plus globale avec des conséquences locales par la suite. C’est la réalité dans laquelle on vit. La traversée des dix dernières années fut très difficile, on est chanceux que nos entreprises aient maintenu la capacité pendant que ça fermait partout, mais c’est sûr que pendant ce temps-là, la concurrence est devenue de plus en plus performante dans le monde, ce qui fait en sorte que si on a de la capacité qui ne s’est pas mise à niveau et qui n’est pas performante, elle est très fragile et très menacée», martèle M. Simard, qui trouve malheureux le conflit à l’ABI «pour les travailleurs, les familles, la communauté, l’industrie et même pour les actionnaires».

Pourtant, signale-t-il, l’Aluminerie de Bécancour se situe dans un marché qui est très intéressant, soit celui de l’Amérique du Nord et maintenant, de l’Europe.

«De toute évidence, pour valoriser ce marché à partir de cette usine, il faut changer les pratiques et investir. Il n’y a pas un sou qui va être investi dans un contexte comme celui-là. C’est ça qui est l’enjeu», fait valoir M. Simard.

Appelé à commenter, le président de la section locale 9700, Clément Masse, dit «ne pas savoir où ils prennent leurs chiffres». «On est dans les bonnes alumineries au Québec et dans le monde. Elle est extrêmement performante et ils veulent investir dedans. Ils en ont l’intention, ce qui permettrait d’améliorer la productivité. C’est l’une des places où les coûts de main-d’œuvre sont les plus bas au Québec. Et en Chine, ça coûte plus cher qu’au Québec de produire de l’aluminium», a conclu celui qui représente les 1030 lockoutés de l’ABI.