ABI: comme à Alma?

Même s’ils sont membres des Métallos, un syndicat affilié à la Fédération des travailleurs du Québec, les 1030 lockoutés de l’Aluminerie de Bécancour ont reçu vendredi un grand appui financier de sept syndicats affiliés à la CSN.

C’est un geste intersyndical rare, qui va aider économiquement «à continuer le combat», mais qui va surtout contribuer à soutenir le moral des troupes.

Après près de trois mois de piquetage dans le froid et la grisaille hivernale, il en faut des tapes dans le dos pour garder la forme.

Le plus grand allié des travailleurs d’ABI est plus discret mais il fait son œuvre. C’est le métal. En fait, le prix de l’aluminium qui, à un peu plus de 2000 US$ la tonne depuis le début de l’année, assure une rentabilité même aux alumineries les moins performantes.

Si les deux séries de cuves dont la production a dû être interrompue fonctionnaient à pleine capacité, cela signifierait, en dollars canadiens, des rentrées mensuelles de 40 à 50 millions $.

Quoi qu’on dise, c’est un gros manque à gagner qui doit entrer dans l’équation.

Le syndicat des Métallos a fait état cette semaine des importantes économies que réalisait ABI avec l’électricité qu’elle ne consommait plus. En vertu de son entente avec Hydro-Québec, un lock-out doit être considéré comme un cas de force majeure et permet en conséquence à celle-ci de se soustraire au paiement de la totalité du bloc d’énergie qui lui est réservé.

Selon une étude qu’il a commandée, le syndicat a évalué qu’Hydro-Québec perdait chaque jour un peu plus de 600 000 $ de revenus, soit plus de 40 millions $ depuis le 11 janvier. Ce qui a fait dire aux représentants syndicaux que Québec se trouvait à subventionner d’une certaine façon l’entreprise dans son conflit.

On a même évoqué le cas de l’aluminerie d’Alma, de Rio Tinto, un des deux actionnaires d’ABI. Durant le conflit d’Alma en 2012, un lock-out là aussi, Hydro-Québec a même dû acheter de Rio Tinto l’électricité qu’elle n’utilisait pas.

C’est qu’au Saguenay-Lac-Saint-Jean, Rio Tinto possède des barrages hydro-électriques qui assurent 90 pour cent de ses besoins en énergie. Mais surtout, c’est que besoins ou pas, Hydro-Québec est tenue par contrat d’acheter l’énergie excédentaire de ces centrales, lorsqu’il y en a. Quand vous fermez, comme on vient de le faire à l’ABI, deux séries de cuves, ça fait pas mal d’énergie en surplus.

Cela avait coûté presque 150 millions $ à Hydro-Québec qui n’avait pas besoin tant que ça d’énergie additionnelle, puisque, par malchance, l’hiver de 2012 avait été très clément.

Le syndicat d’ABI a bien sûr exhibé le manque à gagner d’Hydro pour exercer un peu de pression sur le gouvernement dans l’espoir qu’il intervienne dans le conflit.

Ça risque d’être un gros coup d’épée dans l’eau. Le gouvernement avait catégoriquement refusé de s’en mêler à Alma, même si Rio Tinto pompait des dizaines de millions $ chaque mois à Hydro-Québec pour de l’électricité inutile. À l’ABI, c’est juste du manque à gagner, même si ce n’est pas rien. Le syndicat voulait peut-être plutôt courtiser subtilement une opinion publique qui ne lui est pas acquise, au mieux qui lui est indifférente.

C’était la même chose à Alma. Même s’il s’agissait d’un lock-out, la population était plutôt portée à faire des reproches aux syndiqués, dont les conditions de travail étaient là aussi réputées parmi les meilleures sur le plan industriel.

Quand le syndicat a révélé qu’Hydro-Québec était tenue d’acheter l’électricité de l’usine devenue excédentaire, l’opinion publique a viré à 180 degrés. On avait transformé un conflit patronal-syndical en lutte sociale. Au point qu’une manifestation de solidarité avait fait marcher 30 000 personnes dans les rues d’Alma.

Les travailleurs d’ABI sont cependant encore loin d’obtenir un déluge de larmes sociales.

Il y a beaucoup de ressemblances entre le conflit d’ABI et celui d’Alma.

Dans les deux cas, les offres patronales avaient été rejetées dans des proportions nettement supérieures à 80 %, avec un vote favorable à la grève. Dans les deux cas, les offres dites finales ont été rejetées et dans les deux cas, le lock-out a été imposé dans les heures qui ont suivi.

On a même pu avoir l’impression, dans les deux cas, que c’est le lock-out qui était planifié, pour ne pas dire espéré. Car on a été extrêmement rapide sur la gâchette.

En plus, le discours patronal est sensiblement le même. Il s’est même durci à Bécancour. L’offre finale n’est même plus sur la table comme point de départ de nouvelles négos.

À Alma, la direction voulait plus de flexibilité de la part de ses employés et prévenait qu’il n’y aurait pas de règlement autrement. On réclame plus de mobilité de la part de la main-d’œuvre à l’ABI.

«L’usine a besoin de changements fondamentaux pour réussir à long terme», a fait savoir la direction. C’est pas loin de dire qu’il faudrait d’autres travailleurs avec un autre état d’esprit. Pour l’instant, Alcoa et Rio Tinto semblent prêtes à payer le prix fort pour y arriver.

À Alma, le conflit avait duré six mois. Six mois, c’est peut-être 300 millions $ plus tard.

Coup de cœur

En fait, c’est un coup de chapeau, de chapeau de cow-boy au Festival western de Saint-Tite. Le plus grand des grands événements du Québec en termes de retombées économiques.

Coup de griffe

Il faut de l’audace. Risquons un peu de délinquance en prononçant les mots interdits: «Hi, monsieur ou madame?»