Le Sears de Place du Saguenay a fermé ses portes en octobre 2017.

50 ans depuis le premier centre commercial

Rémi Tremblay se souvient très bien du jour où Simpson Sears a ouvert ses portes, une semaine environ avant Place du Saguenay. C’était le 9 octobre 1968.

« Ça descendait du Lac-Saint-Jean, comme le Saguenay descend dans le fleuve. On a eu tellement de monde, qu’à un moment donné le chef de police est venu voir le gérant pour lui demander de faire quelque chose, car la circulation automobile ne se faisait plus et ils étaient débordés. [Le boulevard] Talbot, [la rue] des Saguenéens, tout était bloqué. »

L’engouement créé par l’ouverture d’un Simpson Sears à Chicoutimi n’avait rien de surprenant, se souvient l’employé de la première heure. Car tout le monde connaissait le magasin, qui vendait par catalogue dans tous les villages du Lac. « Tout le monde avait un catalogue Sears et faisait venir sa marchandise par la poste. Alors, qu’un magasin ouvre au Saguenay était un grand événement, surtout que c’était seulement le deuxième au Québec, après celui de place Fleur de Lys (dans la Vieille Capitale), ouvert en 1963. »

Sears était une compagnie américaine et s’était associée avec la compagnie canadienne Simpson. Puisque Simpson avait des magasins dans les grandes villes canadiennes, ils avaient une entente pour que Sears n’y aille pas. Donc, on a eu des Simpson Sears à Québec, à Chicoutimi, puis à Sherbrooke et à Trois-Rivières, avant Montréal.

Rémi Tremblay

Même après ça, les Sears en région avaient un statut spécial, car c’étaient des commerces autonomes, des « free trading store », se souvient Rémi Tremblay. À Montréal, plusieurs magasins partageaient des services en commun comme la livraison et les entrepôts. À Chicoutimi et dans les autres villes du Québec, chacun avait les siens. Ça créait beaucoup d’emplois. Le magasin de Chicoutimi avait ouvert un mercredi. Rémi se souvient que l’affluence monstre avait duré trois ou quatre jours. « On avait mis des gardiens de sécurité à chaque porte. Ça faisait la file dehors. Quand des clients sortaient, on faisait entrer les autres. Le monde était crinqué au bout », dit-il.

M. Tremblay avait été embauché quelques semaines avant l’ouverture. Commis chez Côté-Boivin, il se souvient avoir passé l’entrevue d’embauche à l’hôtel Le Montagnais. « Je voulais un poste de gérant. Le gars m’avait dit que j’étais sûr d’être embauché, mais pas tout de suite comme gérant. J’avais 25 ans et je me suis retrouvé à la quincaillerie. Après un an, j’ai été muté dans le département du ‘‘blanc’’ comme on l’appelait. C’étaient les électroménagers, laveuses, sécheuses, poêles, frigidaires. Après j’ai été gérant du département », dit celui qui a eu une longue carrière de cadre supérieur chez Sears. Il a bourlingué dans tout le Québec, grimpant les échelons, de directeur d’achats à directeur régional, puis à gérant de magasin, tout d’abord à Granby et à Saint-Jean-sur-Richelieu, puis de retour dans sa ville natale, près de 20 ans après son embauche, comme directeur pendant cinq ans du Sears où tout avait commencé.

Pour Rémi Tremblay, il ne fait aucun doute que l’arrivée de Place du Saguenay et de Place du Royaume, quelques années plus tard, a bouleversé le commerce autrefois concentré dans les centres-villes. « À l’époque, on est entrés directement en compétition avec Gagnon Frères (fondé en 1903). Un jeune couple qui voulait se marier pouvait trouver tout chez nous. Son ameublement, ses électroménagers, les batteries de cuisine, etc. On tenait même les listes de cadeaux de noces. Les futurs mariés faisaient leur liste et on la gardait au magasin ; les gens venaient acheter les cadeaux chez nous, puis on les rayait de la liste. Ça nous amenait encore plus de monde. » Sears avait aussi sa carte de crédit ; quelque chose de courant aujourd’hui, mais plutôt rare à l’époque.

Le 1er juillet 1980, un feu a pris naissance dans les cuisines du restaurant-bar Place Séville.

Rémi Tremblay ajoute que le magasin inspirait confiance, car il ne lésinait pas sur les garanties. « 400 $, ça ne nous pesait pas au bout du pouce. Si quelqu’un achetait un électroménager qui fonctionnait mal ou qu’il n’aimait pas, on ne se limitait pas à la garantie. On lui en donnait un neuf », rapporte Rémi Tremblay.

Ce genre de géant du détail, tout comme Zellers à l’autre bout du centre commercial, attirait la clientèle. Pour se rendre d’un commerce à l’autre, les gens devaient passer par le mail unique devant les petites boutiques qui réalisaient alors de bonnes affaires. « Pendant les années où j’étais là, je n’ai pas vu une boutique fermer. Tout le monde y trouvait son compte. »

Le Sears de Place du Saguenay, qui a fermé ses portes en octobre 2017, comptait une bonne centaine d’employés à temps plein et produisait même sa publicité qu’il publiait dans Le Progrès et Le Soleil au Saguenay–Lac-Saint-Jean, à l’époque. « On a eu la page de dos du Progrès-Dimanche pendant des années. »

« Quand tu entrais là, c’était pour une carrière jusqu’à ta retraite. Et c’était le but que je m’étais fixé », conclut celui qui a pris sa retraite il y a quelques années.