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5 solutions pour sauver le caribou forestier

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
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Au Québec, les indicateurs de la santé des populations, dont le recrutement et le taux de survie des adultes, indiquent que presque toutes les populations de caribous officiellement répertoriées sont en déclin.

« Le portrait n’est pas très reluisant, a souligné Sabrina Plante, biologiste au ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs (MFFP), lors d’une présentation tenue dans le cadre de l’ANAC. On a plusieurs populations pour lesquelles le déclin est confirmé, dont les trois populations isolées et cinq populations du secteur de l’aire de répartition continue.»

Pour deux autres populations (Outarde et Manicouagan), le déclin reste à confirmer.

La population Caniapiscau semble en croissance, mais le suivi n’a commencé qu’en 2018. Pour les populations de Détour et secteur Baie-James, le MFFP est en train d’acquérir des données pour clarifier la tendance démographique.

Plus les populations de caribous sont près des activités humaines, plus elles sont à risque. Au sud de leur aire de répartition, la très grande majorité des populations de caribou forestier au Canada sont en déclin.

Les populations isolées de Charlevoix, de Val-d’Or et de la Gaspésie sont considérées comme étant à risque à court ou moyen terme. Après avoir mis la harde à Val-d’Or, qui compte six caribous, en enclos, le MFFP a confirmé qu’il fera de même avec la population de Charlevoix, et avec les femelles gestantes de la Gaspésie, pour « maintenir la population de caribous jusqu’à l’adoption de la stratégie pour les caribous ».

Malgré les efforts et les mesures de gestion intérimaires imposées par Québec, les populations continuent de décliner.

D’autres menaces pour les caribous de la toundra

Même si la présence de l’homme est moins grande dans le nord, les caribous de la toundra sont aussi menacés au Canada. « Les impacts des changements climatiques sont beaucoup plus importants au nord », souligne Martin-Hugues Saint-Laurent.

Le manque de glace a un impact important sur le déplacement des caribous, les forçant parfois à nager sur de longues distances, ce qui peut les mener à l’épuisement. De plus, l’ours noir migre aussi vers le nord, ce qui amène un nouveau prédateur dont les caribous ne se méfient pas. La présence de parasites et de maladies s’ajoute au cocktail de menaces qui pèsent sur le caribou de la toundra.

Solutions

Au début du mois de mai, 570 personnes en provenance de 10 pays ont participé à l’Atelier nord-américain sur le caribou (ANAC), une conférence tenue tous les deux ans présentant les avancées scientifiques réalisées sur le caribou. Le Progrès présente cinq solutions qui sont ressorties des conférences pour sauver le caribou forestier.

1. Reconnaître le consensus scientifique « écrasant »

Pour pouvoir mettre en place des mesures de protection efficaces pour la protection du caribou forestier, il faut commencer par reconnaître l’écrasant consensus scientifique sur le sujet, estime un des organisateurs de l’événement, le biologique Martin-Hugues Saint-Laurent, de l’Université du Québec à Rimouski.

Ce thème est revenu à plusieurs reprises lors des différentes présentations, notamment par Philip McLoughlin, professeur de biologie à l’Université de Saskatchewan, qui a souligné que l’impact de l’homme sur les populations de caribous forestiers est irréfutable.

Plus les populations de caribous sont près des activités humaines, plus elles sont à risques. Que ce soient les développements miniers, gaziers ou forestiers, l’impact est documenté partout au pays, et ailleurs, notamment en Scandinavie. Au sud de leur aire de répartition, la très grande majorité des populations de caribou forestier au Canada sont en déclin.

En foresterie, les coupes forestières favorisent la croissance d’arbres feuillus, qui sont prisés par les orignaux. Les chemins forestiers créent des voies d’accès rapides pour ces derniers. Avec l’ajout d’orignaux sur un territoire, il y a plus de kilogrammes de viande par kilomètre carré, ce qui augmente la population de loups, créant une pression supplémentaire sur les caribous.

Les modifications dans l’habitat du caribou sont pointées du doigt. En foresterie, les coupes forestières favorisent la croissance d’arbres feuillus, qui sont prisés par les orignaux. Les chemins forestiers créent des voies d’accès rapides pour ces derniers. Avec l’ajout d’orignaux sur un territoire, il y a plus de kilogrammes de viande par kilomètre carré, ce qui augmente la population de loups, créant une pression supplémentaire sur les caribous. La présence accrue de l’ours dans les zones récoltées accentue aussi la pression, car ces derniers mangent les faons.

Pour le caribou, cette compétition apparente avec l’orignal – et avec le cerf de Virginie ailleurs au pays –, qui fait augmenter le nombre de prédateurs, a été documentée partout au pays.

Il y a certes d’autres facteurs qui affectent les populations de caribous forestiers, comme les changements climatiques, mais l’impact de l’homme est bien plus important, souligne Martin-Hugues Saint-Laurent.

« Les industriels ne peuvent plus se mettre la tête dans le sable et détourner le regard, dit-il. Des solutions existent. On aura besoin de courage politique et d’une implication industrielle pour y arriver, mais c’est possible de protéger le caribou forestier, en minimisant les impacts sur l’industrie forestière.»

Selon plusieurs experts, l’implication des communautés autochtones joue un rôle clé dans la protection du caribou forestier.

2. Compenser en argent les pertes

La Loi sur les espèces en péril du fédéral n’est pas efficace pour bien protéger le caribou forestier à l’heure actuelle, estime Mark Hebblewhite, professeur en foresterie et conservation à l’Université du Montana. « Plusieurs populations sont en déclin et certaines ont même disparu », dit-il.

De plus, aucune province n’a livré son plan de conservation du caribou dans les temps requis. Finalement, le niveau de perturbation de l’habitat est de plus de 35 %, le seuil établi pour la protection de l’espèce, pour 21 des 51 populations au pays.

Pour redresser la situation, le gouvernement peut choisir de punir les récalcitrants ou de récompenser les bonnes actions; le bâton ou la carotte, affirme-t-il.

Dans la section 80 de la Loi sur les espèces en péril, il est indiqué que le gouvernement peut imposer un moratoire s’il existe une menace immédiate sur l’habitat critique d’une espèce en danger. Ottawa n’a utilisé ce pouvoir qu’à deux reprises, dont une fois pour la protection de 1700 km2 de l’habitat du tétras des armoises, un oiseau, dans le sud de l’Alberta, et une autre fois pour la protection de 2 km2 de l’habitat de la rainette faux-grillon, près de Montréal. Ces superficies sont minimes comparativement à l’habitat du caribou forestier, qui couvre plus de 1,5 million de km2.

« La section 64 précise que le ministre peut offrir des compensations aux propriétaires privés ou aux industriels pour compenser la perte de revenus liée à la protection de l’habitat essentiel du caribou », souligne Mark Hebblewhite, de l’Université du Montana.

Un outil présent dans la loi, qui n’a jamais été utilisé jusqu’à maintenant, pourrait toutefois faire partie de la solution. « La section 64 précise que le ministre peut offrir des compensations aux propriétaires privés ou aux industriels pour compenser la perte de revenus liée à la protection de l’habitat essentiel du caribou », relève-t-il.

Pour déterminer les montants à offrir, le gouvernement doit se faire conseiller par un groupe de scientifiques, et non pas un seul, ajoute-t-il. « On parle de milliards de pertes en revenus pour les secteurs industriels, mais pour bien les chiffrer, davantage de recherches socioéconomiques indépendantes devront être réalisées.»

Selon ce dernier, le fédéralisme canadien fonctionne ainsi : il faut donner des enveloppes aux provinces pour qu’elles passent à l’action. « Le gouvernement fédéral travaille avec des carottes au Canada, et très peu avec des bâtons. »

3. Mieux connaître les comportements des individus

Une meilleure connaissance des préférences individuelles des caribous et de ses prédateurs pourrait permettre de mieux protéger l’espèce, estime Mathieu Leblond, chercheur scientifique pour Environnement Canada.

En foresterie, les coupes forestières favorisent la croissance d’arbres feuillus, qui sont prisés par les orignaux. Les chemins forestiers créent des voies d’accès rapides pour ces derniers. Avec l’ajout d’orignaux sur un territoire, il y a plus de kilogrammes de viande par kilomètre carré, ce qui augmente la population de loups, créant une pression supplémentaire sur les caribous.

Selon ses recherches menées avec la population de Charlevoix, les caribous reproduisent souvent les mêmes comportements que leurs parents. Même quand l’habitat change et qu’il n’est plus optimal de donner naissance à un faon, les femelles reviennent souvent au même endroit pour mettre bas, mettant ainsi leur progéniture à risque.

« Ils sont très fidèles à certains sites, même s’il y a eu de la récolte forestière ou la construction d’un chemin », dit-il.

Il y a aussi une grande diversité de comportement chez les prédateurs, dont les ours. Par exemple, une étude a démontré qu’un ours a mangé 17 faons en sept jours, alors que d’autres ours n’en mangeaient pratiquement pas.

Mieux comprendre les comportements des caribous et des prédateurs permettra de choisir de meilleures solutions et de bien investir l’argent pour la protection de l’espèce, note Mathieu Leblond.

4. Une plus grande implication des peuples autochtones

L’implication des communautés autochtones joue un rôle clé dans la protection du caribou forestier. « On verra des populations de caribou persister où des communautés autochtones dédiées et passionnées se porteront à la défense de l’espèce en péril », estime Mark Hebblewhite, professeur en foresterie et conservation à l’Université du Montana.

Par exemple, seulement deux populations dans le Massif central des Rocheuses pourraient survivre à long terme, non pas à cause des mesures gouvernementales, mais plutôt grâce au leadership de deux communautés autochtones. Indirectement, la politique impose donc une forme de triage sur les populations, ajoute-t-il.

Au Québec, la communauté de Pikogan a travaillé avec la forestière Rayonier Advaced Material, le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs ainsi que la Société pour la nature et les parcs (SNAP) pour la mise en place d’un plan de protection du caribou. La récente révision de la Loi sur la conservation du patrimoine naturel a mené à la création du concept d’aires protégées d’initiatives autochtones, un outil sur lequel misent les Premières Nations pour protéger le cervidé. À Pessamit, les Innus proposent de protéger un vaste territoire dans le secteur Pipmuacan.

5. Trouver la bonne recette pour fermer les chemins forestiers

La récolte forestière crée des problèmes ponctuels pour les caribous forestiers, mais les chemins sont la plupart du temps des marques durables sur le territoire. Ces chemins facilitent le déplacement des orignaux, des loups et des ours sur le territoire. En fermant les chemins après la récolte, il est possible de minimiser l’impact sur le caribou forestier. Il est ainsi possible de maintenir un niveau de récolte acceptable, tout en gardant un taux de perturbation de moins de 35 %.

Plusieurs projets de recherche sont en cours au Québec et partout au pays pour déterminer quelle est la meilleure façon de fermer un chemin forestier et avec quelles espèces. Pour un reboisement plus efficace, il est préférable de planter des arbres sur des chemins d’hiver, qui sont moins compactés par la machinerie, souligne une étude réalisée par Rebecca Lacerte, une étudiante à la maîtrise à l’Université du Québec à Rimouski.

Selon les tests réalisés, c’est l’aulne qui pousse le plus rapidement, une bonne espèce pour bloquer le passage au prédateur. Dans le cas des espèces résineuses, préférées par les caribous, c’est le pin gris qui performe le mieux, alors que la croissance de l’épinette noire et du mélèze est très lente. Ainsi, une plantation mixte d’aulne et de pin gris pourrait permettre une croissance rapide, tout en favorisant le maintien d’espèces résineuses à long terme.

Davantage de recherches seront aussi nécessaires pour déterminer quel est le niveau de chemins acceptables pour le maintien d’une population de caribous, car des études démontrent qu’il existe un point de bascule, c’est-à-dire qu’à partir d’une certaine quantité de chemins, les caribous deviennent plus vulnérables à la prédation.