Illustration populaire du Grand feu, où on voit des citoyens tenter d’échapper aux flammes en se réfugiant sur des cours d’eau.
Illustration populaire du Grand feu, où on voit des citoyens tenter d’échapper aux flammes en se réfugiant sur des cours d’eau.

150 ans pour le Grand Feu

Roger Blackburn
Roger Blackburn
Le Quotidien
À la mi-mai, en 1870, les terres colonisées au bord du lac Saint-Jean et sur les rives du Saguenay sont sous l’effet d’une canicule. Depuis trois jours, le soleil plombe et les colons qui ont défriché leurs terres jusqu’à la fin d’avril profitent du beau temps pour brûler les branches et les tas de bois empilés au bout de leur lopin de terre, ce qu’on appelle des abatis.

À la mi-mai, en 1870, les terres colonisées au bord du lac Saint-Jean et sur les rives du Saguenay sont sous l’effet d’une canicule. Depuis trois jours, le soleil plombe et les colons qui ont défriché leurs terres jusqu’à la fin d’avril profitent du beau temps pour brûler les branches et les tas de bois empilés au bout de leur lopin de terre, ce qu’on appelle des abatis.

Les historiens s’accordent pour dire que le feu a commencé sur les terres de la famille Savard, à Saint-Félicien, près de la rivière à l’Ours. Comme tous les autres défricheurs de la région, le 18 mai, ils ont mis le feu aux abatis sur leur terre, mais le vent s’est levé et le feu a gagné l’orée de la forêt. Des orages, pendant la nuit, ont permis de freiner la propagation de l’incendie.

Mais le 19 mai au matin, un vent violent se lève et souffle de fortes rafales sur les braises en dormance. « En moins d’une demi-heure, tout l’ouest du lac Saint-Jean était en flammes », raconte monseigneur Victor Tremblay, dans le dernier chapitre de L’Histoire du Saguenay depuis son origine jusqu’à 1870.

Les tisons pleuvaient du ciel

L’histoire nous raconte que le feu est parti de Saint-Félicien en avant-midi, poussé par des bourrasques, détruisant tout sur son passage, rasant Saint-Prime, Roberval, Chambord, Desbiens, Métabetchouan, Saint-Gédéon, Saint-Jérôme, Kénogami, Laterrière et Chicoutimi, pour terminer sa course à Grande-Baie en fin de journée.

Pas moins de 555 maisons détruites dans cet enfer qui a duré sept heures. Des granges, des étables, des poulaillers, des ponts ont été calcinés ; de nombreux animaux d’élevage, moutons et cochons ont tous péri ; les récoltes qui venaient d’être semées... tout a flambé. Le brasier a causé sept morts, dont cinq dans une maison de Chambord.

Les histoires sont nombreuses ; les gens se jetaient à l’eau dans des lacs et rivières. Ils s’arrosaient la tête alors que des tisons enflammés pleuvaient du ciel. D’autres ont trouvé refuge dans des puits ou dans les caveaux à patates.

À la fin de la journée, ce n’était que désolation. Au Lac-Saint-Jean, il ne restait qu’une maison sur 10. À Chambord, 61 maisons ont brûlé, sept seulement ont été épargnées par le brasier. Les familles n’avaient rien à manger, pas de couvertures à se mettre sur le dos, pas de toit sur la tête. Inutile de préciser qu’il n’y avait ni Croix-Rouge, pas de téléphone et pas de moyen de transport. Les ponts étaient détruits. Les gens qui sont allés chercher du secours à Chicoutimi ont dû marcher une dizaine de jours et refaire des ponts de fortune pour continuer leur route.

« Le désastre était complet. Tout était perdu et les habitants n’avaient sauvé que leurs plus mauvais vêtements, ceux qu’ils portaient pendant leurs travaux. Contents d’avoir échappé à la mort après cette journée de malheur… On pensait mourir de faim », relate Mgr Victor à partir de témoignages. Ç’a été un drame épouvantable qui a mis à l’épreuve toutes ces familles qui pensaient trouver le bonheur sur leurs nouvelles terres.

La municipalité de Chambord a érigé un calvaire, en 1946, sur le terrain au bord de la route 169, où quatre personnes sont décédés lors du grand feu de 1870. On y trouve également un coffret vitré avec un morceau de bois calciné de l’époque.

Trop vite pour un seul feu

Même après 150 ans, les observateurs se demandent encore ce qui s’est passé. Selon des spécialistes, les descendants de la famille Savard de Saint-Félicien peuvent se déculpabiliser. Leurs ancêtres ne seraient pas les uniques responsables de cette dévastation de 3800 kilomètres carrés en sept heures. « Le feu descendait à la vitesse du galop d’un cheval », ont dit des témoins. Mais il y a eu probablement d’autres foyers d’incendie qui expliquent cette propagation.

« Il existe des logiciels pour simuler le comportement des feux de forêt et il n’y a aucune modélisation dans nos ordinateurs pour des feux qui progressent à 20 km/h », assure Claude Boivin, qui a oeuvré durant plusieurs années pour la SOPFEU.

« Aucun logiciel ne peut configurer ça. Des feux de forêt dans la région, ça peut progresser de 20 à 30 kilomètres par jour, 40 au maximum, dit-il. Je peux confirmer cependant que les feux de printemps à l’extérieur sont extrêmement violents et que les arbres sont comme de la poudre à canon. Quand il n’y a pas d’humidité et que la sève n’est pas encore montée dans les arbres, ça fait des feux extrêmement difficiles à contrôler », fait savoir le spécialiste.

Comme un virus

Claude Boivin confirme que des feux de cimes peuvent faire des bonds d’un kilomètre. « C’est comme un virus, il suffit d’une étincelle, d’une brindille portée par le vent pour transmettre le feu d’une cime à l’autre », image le spécialiste.

Dans l’histoire du Grand feu, on raconte que pendant la nuit du 18 au 19 mai, il y a eu de violents orages qui auraient semé des feux de foudre un peu partout sur le territoire et que les vents violents du 19 mai les auraient alimentés pour ainsi propager le feu plus rapidement.

« C’est une hypothèse valable. Dans une cellule orageuse, la foudre peut mettre le feu de chaque côté des nuages où il n’y a pas de pluie », fait valoir le retraité qui s’occupe maintenant du Club d’astronomie de Saint-Félicien. L’été, en effet, les orages allument plus de feux qu’ils n’en éteignent.

La municipalité de Chambord a érigé un calvaire, en 1946, sur le terrain au bord de la route 169, où quatre personnes sont décédés lors du grand feu de 1870. On y trouve également un coffret vitré avec un morceau de bois calciné de l’époque.

Tempête de feu

Gilles Lemieux, professeur émérite à l’UQAC qui a supervisé des travaux de détection des feux de forêt à partir d’images satellitaires, fait valoir que « d’après L’Encyclopédie canadienne sur les feux forestiers, sur le comportement des feux de forêt, la vitesse maximale de propagation d’un feu sous le vent est d’environ 100m/min (6 km/h). J’émets l’hypothèse que le feu était si intense, avec un fort vent, qu’il a sauté de place en place selon le phénomène de tempête de feu. On l’explique par des nuages de gaz incandescent remplis de brindilles, de poussières et autres matières ligneuses emportées dans des tourbillons de feu et sautant d’un lieu à l’autre, accélérant ainsi l’avancée accentuée de l’incendie dans l’espace géographique », soutient-il.

Le débat fait rage encore aujourd’hui sur la vitesse de propagation du feu, mais le véritable débat est au sujet des bleuets. Est-ce à cause du Grand feu que le Saguenay-Lac-Saint-Jean est le royaume des petits fruits bleus?

Le bleuetier, comme un mari jaloux

« Non, ce n’est pas à cause du Grand feu que la région produit autant de bleuets. Le bleuetier a toujours été présent dans le sol. Le Grand feu l’a révélé, l’a fait connaître et l’a mis au jour, mais ce n’est pas à cause du feu que nous en produisons autant », affirme catégoriquement Gérard Baril, de la bleuetière Ticouapé de Saint-Méthode.

« Le bleuetier, c’est comme un mari jaloux, il n’aime pas la compétition. Le plant est déjà dans le sol, mais il ne sort pas de terre quand il y a trop d’arbres en compétition autour de lui. Quand un cultivateur défriche une terre où qu’il y a eu un feu, le bleuetier en profite pour sortir et occuper le territoire pendant deux ou trois ans », explique celui qui a été président du Syndicat des producteurs de bleuets pendant plus de 10 ans.

On peut imaginer qu’après le Grand feu, la région a été tapissée de bleuets pendant deux ou trois ans, un héritage qui l’a rendu célèbre pour ce petit fruit et qui a valu à la région le nom de Royaume du bleuet.

+

LE GRAND FEU EN CHIFFRES

• 3800 km carrés de territoire détruit (en sept heures)

• 150 km parcourus par le feu de Saint-Félicien à Grande-Baie

• 555 familles sans logis, ayant tout perdu

• 146 logis avec des pertes importantes

• 7 morts (5 à Chambord)

• 61 maisons brûlées à Chambord, 7 conservées

• 700 familles touchées (30 % de la population soit plus de 6000 personnes)

• 20 km/h: vitesse approximative de progression du feu

• 500 000 $ de dommage matériel (12 milliards $ d’aujourd’hui)

• 125 000 $ amassés en dons pour les secours

La municipalité de Chambord a érigé un calvaire, en 1946, sur le terrain au bord de la route 169, où quatre personnes sont décédés lors du grand feu de 1870. On y trouve également une pierre commémorative en hommage aux victimes.

Anecdotes

• Le curé Delage de la paroisse Sainte-Anne à Chicoutimi-Nord a arrêté le feu avec le Saint sacrement à l’endroit exact où est érigée la croix de Sainte-Anne, pour protéger la paroisse.

• M. Price de La Pulperie tenait la soutane de l’évêque Racine de Chicoutimi pendant que le feu descendait la côte de la Réserve et menaçait les moulins à scie et les énormes tas de bois. Le feu a arrêté là où l’évêque Racine avait marché.

• Comme la religion était omniprésente à l’époque, on avançait que le feu était une punition du Bon Dieu à cause des colons qui passaient leur temps à sacrer dans les chantiers et à cause des femmes qui dansaient dans les veillées. Les gérants d’estrade de Montréal disaient que les colons des régions étaient punis par Dieu pour la destruction des forêts.

• La scène du Grand feu dans La Fabuleuse histoire du Royaume met fin à la première partie du spectacle avec de spectaculaires effets spéciaux, dont une torche humaine qui traverse la scène alors que les 150 comédiens sont en action en même temps.

Grands événements de la région

• Le Grand feu de 1870

• La Grippe espagnole 1918-1919

• Les inondations du Lac de la période 1926-1928

• Saint-Jean-Vianney 1971

• Le Tremblement de terre 1988

• Le Déluge de 1996

• La pandémie de COVID-19 de 2020-…

Parmi les anecdotes liées au Grand feu, il y a celles du curé Delage de la paroisse Sainte-Anne à Chicoutimi-Nord qui aurait arrêté le feu avec le Saint sacrement, à l’endroit exact où est érigée la croix de Sainte-Anne, pour protéger la paroisse.