Hôpital de Jonquière
Hôpital de Jonquière

« C’est de loin le pire été que j’ai vécu depuis les 14 dernières années », dit Julie Bouchard

Louis Tremblay
Louis Tremblay
Le Quotidien
Le personnel quitte de façon prématurée à la retraite. Les congés de maladie explosent. Après l’obstétrique à Dolbeau, le sixième étage de l’hôpital de Jonquière est fermé faute de personnel. Le temps supplémentaire obligatoire fait maintenant partie de la gestion quotidienne des unités… 

La présidente de la Fédération des intervenantes en soins du Québec pour le Saguenay-Lac-Saint-Jean (FIQ), Julie Bouchard, ne sait plus sur quel pied danser. Le répondeur du syndicat est devenu l’exutoire des membres qui appellent à l’aide à partir de tous les établissements de santé de la région.

« C’est de loin le pire été que j’ai vécu depuis les 14 dernières années et la rentrée ne nous permet pas de voir une amélioration », insiste la présidente de la FIQ régionale. Les fermetures à Dolbeau et Jonquière dissimulent en plus des bris de service un peu partout et surtout une diminution des services à la population en raison de la précarité des équipes.

« Il y a un mois, nous avons eu pour une seule fin de semaine 40 quarts de travail en temps supplémentaire et temps supplémentaire obligatoire pour un seul département à l’hôpital de Chicoutimi. »

La situation était fragile avant la pandémie, soutient Julie Bouchard, et elle est devenue encore plus problématique après la première vague.

« On a ralenti les activités dans les centres hospitaliers pendant un certain temps pour faire face à la première vague. Les activités ont recommencé et on a mis les bouchées doubles pour rattraper le retard et diminuer les listes d’attente avec des équipes déjà fragilisées. Ça n’annonce rien de bon pour la seconde vague. »

Le scénario probable de cette seconde vague est une propagation dans la communauté et surtout dans les écoles. Le personnel infirmier a donc de fortes chances de s’exposer au virus auprès de leurs enfants. Dans cette seconde vague, le personnel des CHSLD ne pourra pas être déployé dans les centres hospitaliers dont les ressources sont déficientes. Julie Bouchard préfère ne pas trop penser à la suite des choses si le virus circule largement dans la population et que les personnes infectées doivent recevoir massivement des soins.

Avant la pandémie, la FIQ régionale faisait état d’un besoin d’au minimum 200 infirmières et infirmières auxiliaires additionnelles pour stabiliser les équipes de soins dans les hôpitaux et les CHSLD. Selon Julie Bouchard, ce nombre a inévitablement augmenté depuis le printemps dernier en raison des retraites prématurées et des démissions.

Le syndicat n’est pas en mesure d’avancer de chiffre en ce qui concerne les démissions. Il s’agit selon Julie Bouchard d’une nouvelle donnée qui devra être prise en compte. Autrefois, il arrivait que des infirmières démissionnent pour différentes raisons. En ce moment, ce sont des démissions provoquées par la lourdeur de la tâche et un certain découragement puisque les dirigeants du CIUSSS ne sont pas en mesure de trouver des solutions aux pénuries permanentes de ressources dans les établissements.

Le Quotidien a écouté un très long message laissé sur le répondeur téléphonique du syndicat avec l’autorisation de l’infirmière auxiliaire en question. Une employée, à temps complet avec pratiquement 20 ans de service en CHSLD, qui n’aurait jamais cru atteindre l’état dans lequel elle se trouve aujourd’hui.

« Je m’appelle Catherine X, je suis infirmière. Je vais avoir 18 ans de service cette année. Aujourd’hui, je suis vraiment fâchée puisque, pour la 1000e fois, vendredi après-midi, je sais qu’en fin de semaine ça va être le bordel. Trois TSO infirmière auxiliaire, 2 TSO infirmière, tout ça en deux jours. On veut aller chercher des ressources ailleurs, dans un autre foyer. On peut pas, c’est pire que chez nous », explique la professionnelle en soins.

À la fin de ce long monologue, elle en arrive à la conclusion qu’elle n’a pas de solution à offrir, mais qu’elle songe sérieusement à faire un choix qui s’impose pour protéger sa santé.

« En gros, des solutions miracles, ce n’est pas moi qui vais en trouver pour le moment, parce que je suis trop désillusionné. Je sais qu’il y a beaucoup de gens qui ont donné leur démission. Est-ce que je pourrais être la prochaine. Oui, ça pourrait très bien arriver. C’est plate, mais c’est comme ça, même si je crois que je suis une belle ressource. Avec les beaux avantages que ça me donne. Si, au moins, on avait un peu de reconnaissance. On est plus malade que les gens qu’on nous demande de soigner… », raconte l’infirmière auxiliaire qui n’a pas été autorisée à prendre un seul congé autre que des vacances depuis plus de huit mois puisqu’il n’y a personne pour la remplacer.

« On pourrait-tu essayer de s’organiser. Quand on court pour donner des soins sur deux étages comme ça arrive souvent, quand t’as fini ta journée, t’as même plus assez d’énergie pour aller faire le souper pour ta propre famille. »

Julie Bouchard est impuissante devant ce type de cri du coeur et de désespoir. Il est impossible de former du personnel en infirmerie en quelques mois, contrairement aux préposés aux bénéficiaires. La FIQ région souhaiterait que la direction du CIUSSS adopte un nouveau mode de gestion en accordant les enveloppes budgétaires nécessaires pour constituer des équipes de soins avec plus de personnel.

« C’est scandaleux pour les contribuables. On préfère avoir recours à l’enveloppe du temps supplémentaire, qui est sans fond, au lieu de mieux structurer les équipes. C’est ce qui fait qu’on se retrouve dans la situation actuelle avec des équipes fragiles partout. »

Selon Julie Bouchard, le CIUSSS du Saguenay-Lac-Saint-Jean n’est pas le plus mauvais élève. Le portrait de la situation dans la région est le même à la grandeur du Québec et la pandémie n’a été que l’élément qui a fait ressortir plus que jamais ce problème qui a été pendant plusieurs années poussé sous le tapis.